True Detective saison 1, transcendantalisme et meurtres en séries

True Detective

Depuis plusieurs semaines, une large campagne transmédiatique annonce Colin Farrell, Vince Vaughn et Rachel McAdams comme les successeurs de Matthew McConaughey et Woody Harrelson, dans une intrigue transposée de la moiteur du bayou de Louisiane vers le soleil californien… A quelques jours de la diffusion du premier épisode de la seconde saison, retour sur les origines de la série.

Le showrunner : All Hail the King

« Pour un mec de ma classe sociale, de la d’où je viens, c’était impossible d’imaginer bosser un jour pour la télé. » Dixit Nic Pizzolatto.

Tout commence en 2010 lorsqu’il publie son premier roman, Galveston, qui parle justement de là d’où il vient. La Louisiane pauvre des années 80, et la violence comme langage rhétorique.  Énorme succès critique. En 2011, Galveston rafle le prix Lire du premier roman étranger en France et est finaliste du prestigieux prix Edgar du meilleur premier roman, aux États Unis. Le roman est comparé à une « Strada version deep south », où les personnages sont tous orphelins, ou en passe de le devenir. Les thèmes principaux de True Detective sont déjà là : le voyage à travers des états du Sud de l’Amérique sombres et poisseux, royaumes de white trash hauts en couleurs, la solitude a priori indestructible du personnage principal, les montagnes de cannettes de bière Lone Star vides, l’ellipse temporelle de plusieurs années, le ressort émotionnel des enfants et de leur innocence perdue dans un univers de film noir définitivement hard-boiled…

En 2010, Pizzolatto se tourne vers HBO, qui est devenue la villa Médicis des créateurs de séries américaines depuis une vingtaine d’années. En effet, la chaîne offre aux auteurs, comme David Chase sur Les Soprano ou Tom Fontana sur Oz, le contrôle créatif total de leurs productions.

Nic Pizzolatto écrit les scripts de six séries potentielles, plus trois pilotes, en une semaine. L’un d’entre eux, tirant son nom d’histoires pulps des années 30 qui paraissaient dans des magazines aux couvertures représentant des hommes à borsalino et des pin-ups respectables tombant dans le vice et la dépravation, est finalement retenu.

Au cours de l’été 2012, pendant que tout le monde est en vacances, Pizzolatto s’enferme dans un garage de stockage de Van Nuys, Californie, et travaille seul sur le script. En trois mois, il écrit cinq cents pages qui recouvrent les murs, exactement comme dans la scène où Rust Cohle montre le fruit de ses recherches sur les meurtres rituels à son coéquipier.

True Detective est né.

Contrairement à l’immense majorité des séries américaines, résultant du travail d’une équipe de scénaristes, un seul homme en assume la paternité. Tout comme celle du concept de littérature télévisuelle qui lui est parfois associé.

True Detective adopte le modèle de l’anthologie, qu’il partage par exemple avec American Horror Story ou Fargo. Une saison équivaut au développement à l’écran d’un roman à la structure bien définie. Une fois achevée, acteurs, histoire, réalisateur, tout change sauf l’auteur, Pizzolatto, qui règne en maître incontesté, supervisant chaque détail.

Les références : Retour à Carcosa

Nic Pizzolatto aime la littérature fantastique.

L’ombre de Cthulhu peut être aperçue entre les plans ici et là, notamment lorsque Carcosa et « celui qui mange le temps », sont abordés par certains personnages qui semblent craindre le premier comme un domaine où les âmes continuent leur voyage après la mort et vénérer le second comme un dieu.

Carcosa
« C’est ce qui me trouble, le fait de ne pouvoir oublier Carcosa où les astres noirs sont suspendus aux cieux ; … »

Les références directes restent toutefois celles au Roi en jaune, recueil de nouvelles fantastiques de Robert W. Chambers, publié en 1895. La créature éponyme, entité aussi mystérieuse que maléfique, y est souvent évoquée et donne son surnom à l’un des meurtriers de la série. De la même façon, une partie du poème qui fait office de préface est brièvement reformulée par le criminel Reggie Ledoux peu avant sa mort lorsqu’il fait allusion aux « astres noirs », et à un « retour à Carcosa. »

Carcosa 2
«… où les ombres des pensées des hommes se prolongent dans l’après-midi,
quand les soleils jumeaux disparaissent dans le lac de Hali ;… »

Le nom de Carcosa, qui correspond toujours à un lieu surnaturel chez Chambers, est lui-même emprunté à la nouvelle An Inhabitant of Carcosa, d’Ambrose Bierce. Elle est souvent considérée, au même titre que les œuvres de Chambers, comme un des piliers littéraires fondateurs du mythe de la divinité tentaculaire.

Carcosa 3
« … et mon esprit ne peut supporter la réminiscence du Masque Livide. »,
Le Roi En Jaune, Robert W. Chambers

Ces influences semblent totalement assumées et le public est avide de les découvrir en détail. Les ventes Amazon du Roi en jaune s’envolent et le livre, alors introuvable, est ressortit en 2014 par plusieurs éditeurs à travers le monde.

En août dernier cependant, une polémique éclate. Le problème : les monologues métaphysiques de Cohle seraient pompés, parfois mot pour mot, sur The Conspiracy Against the Human Race: A Contrivance of Horror. Cet ouvrage nihiliste, passionnant et pas franchement joyeux a été écrit en 2010 par Thomas Ligotti, auteur prolifique de nouvelles et romans d’épouvante dans la lignée de Lovecraft. C’est justement Mike Davis, le rédacteur du Lovecraft eZine, qui mène l’assaut de pavés dans la mare avec un article1 comparant des citations étrangement similaires provenant des deux œuvres. Pizzolatto, nominé aux Emmy Awards, et sa série, rebaptisée par ses détracteurs False Detective, sont accusés de recevoir les lauriers d’un illustre inconnu, tout en s’abstenant scrupuleusement de citer son nom.

Réponse officielle de l’intéressé :

« Rien dans le show télévisé True Detective n’a été plagié. Les pensées philosophiques exprimées par Rust Cohle ne représentent aucune pensée ou idée propre à un auteur ; ce sont plutôt là les tenants d’une philosophie pessimiste et anti-nataliste à laquelle adhèrent Arthur Schopenhauer, Friedrich Nietzsche, E.M. Cioran, et différents autres philosophes, qui exprimèrent tous ces idées. En tant qu’autodidacte pessimiste, Cohle parle de cette philosophie avec érudition et dans ses propres mots. Les idées de cette philosophie ne sont certainement pas exclusives à un quelconque auteur.2 »

Symboles et origines

La série fourmille de symboles plus ou moins facilement identifiables. Voici une brève analyse de certains d’entre eux.

L’arbre solitaire

Arbre Solitaire

Cet arbre, situé près d’une ville répondant au doux nom de Vacherie, en Louisiane, peut être rapproché d’Yggdrasil, l’Arbre Monde de la mythologie nordique. En tant que lieu de sacrifice où sont suspendus les toiles diaboliques évoquées plus bas, lui aussi peut être considéré comme un portail, une connexion entre notre monde et une dimension occulte, Carcosa. Son homologue viking assure la même fonction, vers neufs royaumes, réservoirs d’idées infinis pour la fantasy moderne (on y retrouve ainsi le royaume d’Ásgard, celui des dieux de la fertilité, des elfes de lumière, des hommes, des géants, des elfes obscurs, du feu et de la mort). Une autre explication en ferait une métaphore de l’arbre généalogique des Tuttle. Visible aux yeux de tous, il est profondément enraciné dans le sol de Louisiane, comme le Spaghetti Monster, tueur mystérieux de la série, se plaît à le rappeler.

Les toiles diaboliques

Toiles diaboliques

Ces assemblages de branches, parsemant la série comme des indices, sont une énième confirmation du fait que True Detective est intimement lié à l’univers lovecraftien. Ils font référence à Sticks, une nouvelle de Karl Edward Wagner publiée en 1974 dans la revue Whispers, puis dans plusieurs anthologies en hommage au maître. Celle-ci met en scène un artiste découvrant ces étranges constructions dans les bois. Après avoir servi sur le front en Normandie, le héros finit par trouver un emploi de dessinateur mais ne peux s’empêcher de griffonner la forme de ces toiles diaboliques. Le dénouement inclut évidemment une bande de dieux extra-terrestres endormis.

La spirale

La spirale

Le symbole de la spirale est probablement inspiré de celui qu’on peut voir ci-contre sur un rapport du FBI, publié par Wikileaks en novembre 20073. Des journalistes affiliés au célèbre site lanceur d’alertes auraient obtenu ce document en enquêtant sur les réseaux « child erotica » en Espagne, ce qui ne manque pas de soulever des interrogations sur la façon dont des individus aussi proches de ceux que le FBI est censé surveiller ont pu entrer en sa possession. Il s’agirait d’un symbole utilisé par les membres d’organisations pédophiles pour se reconnaître entre eux et affirmer leurs préférences sexuelles.

Wikileaks

Cette spirale peut être rapprochée du « Signe jaune », la marque du Roi, qui donne son nom à l’une des nouvelles de Chambers, mais aussi de la structure concentrique des enfers dans la Divine Comédie de Dante.

La couronne de bois

Couronne de bois

À la mode au cours des dernières années, les bois de cerfs ont déjà été utilisés comme accessoires de mises en scènes de meurtres dans la série Hannibal. Dans un contexte similaire, ils constituent ici une couronne, en offrande au Roi maléfique. Récurrente dans la série, on pourrait penser que la couronne n’est portée que par les victimes du culte, ce qui mettrait le spectateur sur la fausse piste d’un lien entre la progéniture de Hart et le tueur. Cependant, il semblerait que la couronne soit plutôt un attribut soulignant l’innocence, la naïveté, de celles qui la portent.

Un final transcendantal

Outre l’influence du pessimisme philosophique cité par Pizzolatto un peu plus haut, True Detective est attaché à un autre courant littéraire, philosophique et spirituel, le transcendantalisme américain.

Ce courant, dont les fers de lances sont les penseurs et écrivains Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau, se caractérise par une glorification de la nature, dont la contemplation est censée pouvoir apporter les réponses à toutes les interrogations de l’univers. Emerson déclare ainsi que nous possédons une vision fragmentée du monde qui nous entoure. Nous ne pouvons percevoir que sa nature matérielle, car nous avons perdu cette connexion primordiale avec la nature. On retrouve dans ses propos la logique de Cohle lorsqu’il avance que l’espèce humaine est « une partie de la nature qui s’est détachée d’elle-même» par la conscience.

Insatisfait des religions établies, le transcendantalisme se tourne parfois vers le surnaturel et le mystérieux. Ce mouvement influence un large pan du cinéma américain. Dans La Fable Cinématographique, le théoricien Jacques Rancière distingue un tournant dans les thèmes des westerns, à partir de ceux réalisés par Anthony Mann dans les années 50. Des films comme L’appât, L’homme de la plaine ou L’homme de l’ouest, sont marqués par ce « tournant indien », d’après Rancière, qui montre que l’expropriation interdit la romance avec la terre à l’homme américain, laquelle constitue pourtant l’essentiel de l’esthétique classique du western. Le blanc ne peut pas avoir de terre promise sur ce continent, qu’il a conquis dans le sang et par le meurtre. Dès lors, le cinéma transcendantaliste se teinte de nostalgie et le regard des personnages se tourne vers un paradis perdu, un horizon hors d’atteinte.

Dans le cas de True Detective, les personnages ne sont donc pas en quête de vastes étendues vierges de toute activité humaine, ou d’une communion avec un quelconque panthéisme. Leur paradis perdu n’est pas séparé d’eux par des obstacles géographiques, mais temporels. Comme dans certains films de Terrence Malick, Les Moissons du ciel, La Ligne rouge ou Le Nouveau monde, la clé de cet endroit serait plutôt une certaine innocence humaine dont ils ont été dépouillés.

Le temps comme un cercle plat

Cohle et Hart naviguent dans la série entre plusieurs espaces-temps bien définis. Dans le premier, le plus antérieur, Cohle a déjà commis sa faute originelle : il est rongé par la culpabilité de la mort de sa fille. Dans le même temps, il admire et se réjouit de son innocence, dont lui-même a été dépossédé : « Elle n’a rien senti. Elle est tombée directement dans le coma. Et quelque part, depuis cette obscurité, elle a glissé vers une autre, d’un genre plus profond. N’est-ce pas une magnifique façon de partir ? Sans souffrance. Comme un enfant heureux. » Il ajoute peu après : « Plus tard, il faut grandir. Le mal est fait, c’est trop tard. »

Son état va encore se détériorer avec le temps. Alors qu’il commente dans un premier temps « la psycho-sphère » ambiante en disant d’un air dégoûté qu’elle lui laisse un goût de cendres et d’aluminium dans la bouche, il semble que celle-ci l’ait rattrapé quelques années plus tard lorsqu’il raconte son histoire à la caméra, clope au bec et cannette en alu à la main.

Mais cette association d’éléments semble avoir toujours été taillée sur mesure pour un personnage dont le nom est Rustin Cohle (Rust n Coal/Rouille et Charbon)…

Alors que ces mots évoquent la désintégration, la sonorité du nom Hart, rappelant le cœur, est au contraire beaucoup plus vivante, plus humaine. En effet, dans la première époque évoquée, Marty Hart vit dans l’insouciance auprès de sa famille, dans son propre paradis perdu, bien qu’il ne le réalise que trop tard. Une bière à la main, il se moque de son beau-père qui se plaint des jeunes avec de la peinture sur le visage, pour qui « tout n’est que sexe. » Dans son jardin, ses filles jouent avec une couronne en plastique, incarnations mêmes de l’innocence. Mais déjà la couronne reste coincée dans un arbre, cet instant est passé et cette époque est révolue.

Quelques années plus tard, Hart tabasse deux jeunes qui couchaient avec sa fille. Celle-ci, à ce moment donné, correspond plus ou moins à la description faite par son grand-père.

On apprend dans le dernier segment temporel qu’elle va bien, quand elle prend ses médicaments.

Pour Hart aussi il est désormais trop tard. Les infidélités qui ont entraîné son divorce, puis son impulsivité face à la sexualité de sa fille, la laissant traumatisée à vie, l’ont chassé de cet endroit de l’espace et du temps qui lui est à présent inaccessible.

Le meurtrier du dernier épisode est, lui-aussi, entièrement focalisé sur un point de son passé inatteignable, où son humanité lui fut arrachée. Son obsession pour les victimes infantiles et la consonance même de son nom, Errol Childress, peuvent mettre le spectateur sur la piste d’indices à trouver dans son enfance. Celle-ci constituerait un point d’entrée nécessaire à la compréhension de son personnage. Le nom de Childress s’avère être d’origine anglo-saxonne. Il était autrefois attribué aux familles qui vivaient dans ou à proximité d’un orphelinat, mais peut également être un surnom donné à un orphelin. Le meurtrier ne fait pas partie de l’élite, des dirigeants du culte. Il était selon toutes probabilités un enfant rejeté, un « bâtard » qui fut abusé, défiguré, pour devenir le Spaghetti Monster. Un plan du dernier épisode révèle d’anciennes cicatrices dans son dos, dont le symbole de la spirale, apposé sur lui comme sur du bétail.

Take off your mask

Finalement, la série semble conclure que la religion chrétienne de Hart, la mythologie du Roi en Jaune de Childress ou les positions nihilistes de Cohle n’étaient qu’autant de tactiques pour se soustraire à la désillusion d’une vie dont le sens, s’il existe, leur échappe. D’un monde où les véritables coupables, les dirigeants du culte, sont blanchis avant même d’avoir été inquiétés par l’enquête.

Mais l’expérience mystique que Cohle paraît avoir au cours de son coma, profondément transcendantale, va changer son point de vue. Alors que celui-ci a symboliquement rejoint sa fille, il revient au monde matériel pour refuser le savoir du passé, ayant fait l’expérience de ce qu’Emerson appelle une « raison instinctive ».

Enfin, c’est bien dans la contemplation de la nature qu’il se plonge pour apporter sa réponse finale lorsque, les yeux perdus dans un ciel étoilé, il déclare : « Je crois que la lumière est en train de gagner. »

  1. Mike Davis, “Did the writer of True Detective plagiarize Thomas Ligotti and others”, Lovecraft eZine, Août 2014 []
  2. “Nothing in the television show True Detective was plagiarized. The philosophical thoughts expressed by Rust Cohle do not represent any thought or idea unique to any one author; rather these are the philosophical tenets of a pessimistic, anti-natalist philosophy with an historic tradition including Arthur Schopenhauer, Friedrich Nietzche, E.M. Cioran, and various other philosophers, all of whom express these ideas. As an autodidact pessimist, Cohle speaks toward that philosophy with erudition and in his own words. The ideas within this philosophy are certainly not exclusive to any writer.” Nic Pizzolatto, Entertainment Weekly, Août 2014 []
  3. Wikileaks, Novembre 2007 []