Breaking Bad : l’importance du mythe

Breaking Bad naît dans la tête de Vince Gilligan alors qu’il discute de la suite de sa vie professionnelle avec l’un de ses amis. Il sort tout juste des Lone Gunmen, un spin-off des X-Files très rapidement annulé, et se pose la question récursive de tout scénariste : « Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ma vie ? » Son ami lui répond, sur le ton de la blague, qu’ils devraient se mettre à fabriquer de la méthamphétamine à l’arrière d’un camping-car…

Il faut imaginer Walter White heureux

Je précise avant tout que je suis très loin d’être un expert ni en chimie en philosophie, et que j’ai fait appel autant que possible à des personnes compétentes en la matière pour m’expliquer dans les grandes lignes ce dont je vais parler – avec mes gros sabots – ici. Des erreurs peuvent apparaître et je m’en excuse donc d’avance.

Walter White est par bien des aspects du récit, un héros existentialiste.

Non non, restez, vous allez voir, c’est marrant.

Selon l’existentialisme, l’Homme peut vivre dans « la mauvaise foi », c’est-à-dire qu’il peut vivre selon les valeurs des autres, et non de celles qu’il a choisi. Il peut décider de vivre selon le regard que lui porte les autres, et non de son propre chef. Lorsqu’il est dans cet état de fait, l’Homme n’est pas libre, et il tombe dans la mauvaise foi. La seule manière, selon Camus, de devenir heureux et de se libérer, est d’accepter l’absurdité de la vie et de s’en révolter.

Walter est un héros absurde, mais il décide, au moins par deux fois, de se révolter contre une destinée qui lui semblait toute tracée, et surtout, définie par le regard des autres.

Attention, je ne parle pas de « social » ici. Walter ne se révolte pas contre le système de couverture sociale américaine ou je ne sais quoi. Car Walter White se veut un héros mythique, et les grandes histoires dépassent les contextes historiques pour devenir universelles.

Plus jeune, il fait partie des fondateurs de Gray Matter, une société qui vaudra plus tard plusieurs « millions, voire milliards ». Sans que le récit nous apprenne pourquoi, il a décidé de vendre ses parts de la société et de devenir petit professeur de chimie à Albuquerque. C’est la première fois qu’il agit en « électron libre », la première fois que le récit nous apprend qu’il a décidé de se révolter et d’aller contre son destin. Il a ainsi repoussé, consciemment ou non d’ailleurs, un confort personnel et une brillante carrière, mais aussi et ce qui nous intéresse plus dans une vision existentialiste, une existence enviée par les « autres », même si encore une fois, ce choix semble être pour lui et dans son propre jugement, une erreur de parcours.

La deuxième fois est beaucoup plus évidente. Walter met ses compétences en chimie au service de deux boulots mal payés : professeur de chimie dans un lycée d’Albuquerque ; et expert en produit d’entretien de carrosserie dans un car-wash le soir et le week-end. Non-fumeur, il apprend qu’il souffre d’un cancer du poumon.

Autant dire que selon les critères de Jean-Paul et Albert, la vie de Walter est absurde.

C’est alors le moment de la révolte. Son épiphanie est matérialisée à l’écran par un acouphène, son que l’on entend généralement après un traumatisme auditif (déflagration, concert, blague de Laurent Ruquier…) Il est au bord de la piscine et craque des allumettes, qui finissent par s’éteindre et par tomber dans l’eau. Walt décide alors de prendre les choses en main et d’accompagner Hank, son beau-frère, dans une descente anti-drogue. Walt décide à nouveau, mais cette fois-ci consciemment, de ne pas tenir compte du regard extérieur, celui de sa femme, de son beau-frère, de la morale admise, et surtout, de la destinée qui s’offre à lui. Il serait mort après un long traitement ruineux pour sa famille, laissant sa femme criblée de dettes avec un enfant handicapé et un nouveau-né à charge, une mort tout ce qu’il y a de plus absurde.

Walt se révolte contre cette absurdité de la vie, ce non-sens, et devient donc en ce sens un héros existentialiste.

Sisyphe est peut-être le mythe le plus populaire de l’existentialisme moderne, mais il existe depuis la Grèce antique. L’heure venue, Sisyphe rusa la mort elle-même, et fût en retour condamné à pousser un rocher en haut d’une colline. Le rocher une fois arrivé au sommet retombe plus bas, le forçant ainsi à recommencer infiniment sa tâche absurde. Pour avoir décidé d’aller contre son destin et de se rebeller contre l’absurdité de sa mort annoncé, Walt est condamné à une existence criminelle. Il va accumuler beaucoup d’argent, tout perdre, pour reconstruire à nouveau son empire, et sûrement tout recommencer à zéro. Walter pousse son caillou en haut de la montagne et le voit retomber au pied de celle-ci au moins deux fois dans la série.

Et pourtant, Walter semble infiniment plus vivant et surtout, plus heureux, plus libre, une fois qu’il reçoit cette terrible nouvelle.

Les existentialistes étaient déjà eux-mêmes inspirés par un autre grand penseur, un peu plus radical : Friedrich Nietzsche. Nietzsche pense qu’il n’y a aucune preuve concrète du bien et du mal, et que la pitié envers les faibles est inutile voire dangereuse, puisqu’elle pousse ceux-ci à s’appuyer en permanence sur les plus forts. Nietzsche est donc évidemment très fortement opposé à la morale chrétienne de son temps.

Plus important encore, Nietzsche a théorisé ce qu’il a appelé la “volonté de puissance”. Pour Nietzsche, tout le monde cherche à s’imposer dans ce bas-monde, et cette volonté de puissance est pour lui la plus grande force motrice du monde.

Clairement, Walter White va passer de la catégorie de ceux qui se font marcher dessus, à ceux qui possèdent une forte volonté de puissance. Il n’aura plus aucune pitié pour la femme ou l’enfant, et écrasera tout ceux qui se mettront sur son chemin.

Now, say my name.

Walter White est évidemment un héros athée. Non seulement parce qu’il enfreint à peu près tous les commandements, mais surtout, par sa vision matérialiste du monde. Les matérialistes voient le monde comme une suite de causes et de conséquences, et ne laissent pas de place pour l’âme ou pour toute sorte de « magie », de « surnaturel ».

You see, technically, chemistry is the study of matter, but I prefer to see it as the study of change: Electrons change their energy levels. Molecules change their bonds. Elements combine and change into compounds. But that’s all of life, right?

Pour lui, la vie-même n’est que la combinaison des éléments, des changements d’énergie, des liens entre les particules. L’âme n’est que connexions neuronales mélangées à une somme d’expériences. La vie, pour Walter White, ce n’est que cela.

On pourrait alors penser que Walter s’explique à lui-même le fameux « Comment ? » et pas le « Pourquoi ? », mais la facilité toujours plus grande dans laquelle White glisse pour commettre ses crimes laisse tout de même clairement penser qu’il est très loin d’un béni-oui-oui et surtout, qu’il ne craint pas le courroux d’une divinité.

Heisenberg, le pseudonyme que Walter s’improvise pour préserver son anonymat, n’est pas un double maléfique. Il ne s’agit pas de deux facettes opposées d’une même personne, mais du résultat de cette libération existentialiste. Walter White est devenu Heisenberg, il l’a crée et l’a incarné par sa volonté de liberté. Il ne s’agit pas de la face « cachée » de Walter, mais bien le résultat d’une épiphanie, d’une prise de conscience.

On peut aussi y voir un clin d’œil de Vince Gilligan, qui se dit très amusé de voir que les spectateurs ont tous changé d’avis sur Walter à des moments différents de la série. C’était le postulat de départ de Breaking Bad : transformer au fur et à mesure des saisons le « gentil » en « méchant », mais il pensait que le rejet du personnage se ferait plus rapidement.

En effet, il y a plusieurs explications possibles au choix du pseudonyme, et chacune d’entre elles donnent un éclairage nouveau sur le personnage. J’en ai retenu deux qui me paraissent intéressantes :

  1. L’Homme : Heisenberg était à la tête du projet Uranium, l’institut nazi qui essaya pendant la guerre de développer l’arme nucléaire. Sa participation est controversée, puisque selon lui, il veillait à ce que les fascistes ne l’obtiennent jamais, quitte à saborder le projet s’ils menaçaient de réussir. Plusieurs scientifiques témoignent cependant du contraire, et encore aujourd’hui, il est difficile de dire ce qu’il se passait réellement dans la tête d’Heisenberg.
    Est-ce la partie qui a plu à Walt lors du choix de son pseudonyme ? Est-ce qu’il admirait secrètement un personnage aussi ambigu ?
  2. Le scientifique : Heisenberg est célèbre pour être l’un des pères fondateurs de la physique quantique, par son principe d’incertitude. De ce que j’ai pu en comprendre, si l’on se concentre sur un aspect (vitesse, position, énergie…) d’une molécule ou d’un atome, on perd en précision sur tous les autres. Il est donc impossible de connaître l’état ou la trajectoire lorsque l’on se situe au niveau le plus infime de notre monde.
    Donc, Walter White, matérialiste à tendance déterministe, pourrait voir dans le principe d’incertitude une manière d’échapper à sa condition. Une manière rationnelle, qui lui laisse espérer qu’une autre trajectoire est toujours envisageable, que la trajectoire d’un homme est à l’image d’un atome : rempli d’incertitudes.

MacWhite

Bien plus que les philosophes évoqués, il est clair que Vince Gilligan a certainement en tête l’un des plus grands dramaturges de tous les temps : Shakespeare.

Shakespeare parle avant tout de destins brisés, de nobles qui « break bad ». Pourquoi choisir ce genre de personnages, que l’on imagine moins péter une durite que d’autres ?

Aristote dans sa poétique donne les bases d’un principe bien connu des scénaristes d’aujourd’hui : la suspension consentie de l’incrédulité. Le but du jeu pour lui est de rendre son univers « vraisemblable ». Il ne cherche pas à donner une illusion de réalité, mais à construire un univers qui semble obéir à des règles. Que votre histoire se déroule dans l’espace, avec des robots doués d’intelligence, et des armes capables de broyer des planètes entières ; qu’une potion magique transporte Jacqouille la fripouille du moyen-âge à notre époque ; ou qu’elle raconte l’histoire d’un professeur de chimie vivant une sérieuse crise de la cinquantaine, tout doit être fait pour que le spectateur adhère à ces nouvelles règles du jeu.

Un professeur n’est pas, dans l’imaginaire collectif, celui qui va fabriquer de la drogue ou qui va devenir un meurtrier de masse. Mais l’intérêt de voir un triple-récidiviste violeur de nouveaux-nés se mettre à nouveau dans l’illégalité est nul : ce personnage est déjà condamné, et surtout, cela ne change pas sa nature intrinsèque. Il stagne. Il est beaucoup plus intéressant, sinon obligatoire, de décrire des trajectoires extrêmes plutôt que celle d’un personnage qui n’évoluerait pas. Ainsi, Luke Skywalker, fermier un peu con, devient le sauveur d’une galaxie. Tony Montana passe du petit émigrant sicilien à celui du terrible Scarface. Michael Corleone est le seul de sa famille à renier la philosophie criminelle, pour finalement devenir le parrain sans peurs et sans remords. Et MacBeth, chevalier courageux, passera par la case régicide avant de se faire trancher la tête.

Pour reprendre les termes déjà utilisés plus haut, l’archétype du professeur ne possède pas, dans l’imaginaire collectif, de volonté de puissance très forte. Voir, comprendre, et surtout adhérer à ce retournement, à cette nouvelle force acquise est une sensation qui laisse une marque chez le spectateur.

MacBeth est probablement l’inspiration principale de Breaking Bad. MacBeth est un valeureux chevalier, qui a défendu les intérêts du royaume avec courage, voire avec zèle. Walter White est un professeur, symbole de sagesse et de science. Leur destinée semble claire et définie.

Puis vient l’épiphanie, la révélation : des sorcières prédisent à MacBeth qu’il deviendra calife à la place du calife ; et l’oncologue annonce à Walter que ses jours sont comptés.

Aidés par un allié, les deux héros vont tomber toujours plus bas dans la noirceur et les crimes commis. MacBeth finira par tuer le Roi, et Walter n’est sûrement pas au bout de ses crimes les plus atroces. Il a en tout cas déjà tué le Roi local, Gustavo Fring, et cela pourrait bien lui revenir en pleine face dans la dernière saison.

Rongé par le remords, la paranoïa, la culpabilité, MacBeth devient fou, tyrannique. Il apparaît évident aux yeux de tous, y compris de l’autorité, qu’il est le régicide. Sa tête finit plantée sur un pic. Ce n’est pas un hasard si le dernier adversaire, le plus dangereux pour Walter, sera probablement Hank.

Les deux histoires sont en fait basées sur un thème plus grand, plus englobant, plus universel encore : celui de l’insécurité masculine. Walter White et MacBeth sont en fait des mâles qui ont perdu leur autorité, leur statut de protecteurs. Rien que pour le plaisir de voir souffrir ce pauvre Walt, j’ai mis en ligne tout ce qui le castre, rien que dans le premier épisode :

Walt est mis au régime par sa femme, sans même son consentement ou l’ombre d’une discussion. Puis on apprend qu’il doit travailler jusqu’à 17h, mais qu’il va sûrement se faire avoir (ce qui ne manquera d’ailleurs pas d’arriver).
Puis son fils souligne bien le fait que le foyer ne peut pas se payer un nouveau ballon d’eau chaude, ce qui peut ressembler à une attaque indirecte de la seule source de revenus : Walter.
Enfin, Walter tousse, la maladie n’étant pas un des meilleurs critères pour le faire remonter au top 10 des mâles reproducteurs d’Albuquerque. En fait, c’est un rôle qu’a depuis longtemps endossé Skyler, à la manière d’une Lady MacBeth.

Puis Walter se rend à son travail, où il se gare sur une place handicapé, et il ne s’agit bien sûr pas d’un acte de vandalisme ou de rébellion mal placée.
Malgré un discours de chimiste passionnant et passionné, deux de ses élèves sont en train de défier son autorité en flirtant au fond de la classe. Walt essaie de bomber le torse, mais le jeune homme en question fini par avoir le dernier mot.
Enfin, sur son deuxième travail, Walter n’arrive pas à tenir tête à son patron, et finit par être en retard à sa fête surprise d’anniversaire.

Probablement la cerise sur le gâteau de cette caractérisation appuyé de Walt en tant que mâle castré, la fameuse surprise party. Walt va se frotter à ce qui sera peut-être son dernier ennemi, le mâle du camp opposé : Hank, son beau-frère et futur directeur de la DEA locale. Deux rois qui se tournent encore autour pour l’instant, avant la confrontation finale.

Tout d’abord, Walter arrive en retard, ce que ne manque pas de lui rappeler sa femme légèrement étouffante. Sous-entendu qu’il n’a pas pu s’imposer comme mâle face à Bogdan, son chef.
Hank fait ensuite la démonstration de son arme de service, qu’il tient comme un substitut (ou un prolongement) pénien évident devant toute l’assemblée. Walter Jr n’hésite pas à tester l’arme, contrairement à son père, en retrait, qui trouve l’arme « lourde ». Hank saute sur l’occasion, et lui rappelle que c’est pour cela qu’ils engagent des mecs.
Quand Hank semble enfin avoir une petite affection, en portant un toast, il finit tout de même par lui prendre la bière qu’il tenait dans ses mains.

Walt vient d’apprendre qu’il a le cancer, et ne trouve pas le courage de l’annoncer à sa femme. Celle-ci lui fait la leçon parce qu’il a dépensé 15,98$ sur une carte de retrait.

Walt est donc clairement un homme dont la capacité « animale » à assurer la subsistance de sa portée est sérieusement remise en cause. Walter est en quelque sort « contraint » de changer par sa femme, tout comme l’était MacBeth. Il subit plus la vie qu’il n’en a le contrôle. Il se rend compte de cette absurdité, et décide de se rebeller contre elle, en imposant sa volonté de puissance.

Cette ambition se rapproche en fait plus de l’hybris grecque. Il s’agit plus d’orgueil, de démesure, d’un manque de respect envers les Dieux. C’est l’hybris qui pousse Prométhée à voler le feu divin, ou chez son équivalent chrétien/romain Lucifer. C’est encore l’hybris qui s’empare d’Icare lorsqu’il se rend compte qu’il peut voler toujours plus haut. C’est à travers cette crise d’égo que nous allons découvrir le nouveau Walter White.

Cette crise d’orgueil entraîne plus tard l’hamartia, l’erreur fatal du héros. On la connaît pour MacBeth, pas encore pour Walter.

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