Breaking Bad : le cas Skyler White

Depuis le début de la série Breaking Bad sur AMC, un rift s’est formé entre les fans de la série autour du personnage de Skyler White : les uns la voient comme l’exemple parfait de la bitch, qui prend globalement de mauvaises décisions et dont l’entière existence se résume à mettre des bâtons dans les roues de Walt, et d’autres la voient comme un personnage d’une rare probité, le dernier bastion moral entre sa famille et l’entité destructrice qu’est devenu son mari.

Évacuons tout de suite les arguments misogynes qui peignent ce portrait négatif de Skyler uniquement basé sur son infidélité. Le véritable infidèle, c’est Walt qui s’est lancé dans une entreprise produisant du mensonge en quantités industrielles.

Même Vince Gilligan, le créateur de la série, s’étonne du procès fait à Skyler White :

Un certain sentiment cette saison, j’entends de façon anecdotique des fans qui trouvent que le personnage de Skyler est plutôt dure envers Walt, qu’elle le trompe et qu’elle est mauvaise avec lui, et je pense, mon Dieu ! Voyez ça de la façon que vous voulez, c’est un pays libre, mais je pense — mon Dieu ! Walter White a mis sa vie sens dessus dessous. Quand elle le trompe avec cet homme, c’est un geste désespéré pour se sortir de cette situation folle dans laquelle l’a mise son mari. C’est elle que je plains.1

Néanmoins, la haine qu’elle suscite existe pour d’autres raisons, notamment la façon dont la série est construite : Walter White se catapulte dès le pilote dans une situation inextricable, et n’a pas d’autre choix que de briser toutes les conventions morales existantes pour survivre. Skyler est présentée dès les premiers épisodes comme quelqu’un d’arc-bouté sur ses valeurs morales : elle est au bord de la crise de nerfs lorsqu’elle apprend que son mari fume de la marijuana (alors que la réalité est bien pire) et garde une rancœur quasi-biblique contre sa sœur qu’elle découvre cleptomane — d’autant que celle-ci se fait soigner. Cette description initiale nous encourage-t-il à la percevoir comme un personnage sympathique ? Il faut avouer que ses traits légalistes ne sont pas ceux qui nous poussent à adhérer à son personnage : rares seront bien vu les gens qui vous reprocheront d’aller sur Facebook au travail, par exemple. En revanche, ce pauvre mari-cancéreux-brimé-désavoué qu’est Walter est la parfaite victime dont on attend la rédemption avec impatience.

Pourtant, au fil de la série, on découvre Walt en train de s’émanciper dangereusement, et les rôles s’inversent. Surtout au moment où Skyler apprend la vérité sur l’activité de son mari, elle devient la victime, bloquée dans une situation qui fait d’elle l’accessoire d’un criminel sans qu’elle n’ait rien demandé.

Skyler passe donc d’une personnalité dominatrice qui reproche à son mari de s’éloigner de sa famille à une victime pleine de ressentiment qui vit dans la peur. Son personnage est cantonné à éprouver en permanence des sentiments négatifs, c’est pour cette raison que nous ne pouvons pas la trouver sympathique, peu importe qu’elle soit droite, dans le vrai et qu’elle n’ait tué personne. Nous n’explorons qu’une facette de sa personnalité, et la moins reluisante qui plus est. Avec Walt, en revanche, nous passons de la dépression à l’euphorie, du pathétique au cocasse, et surtout nous finissons par l’admirer pour son génie et sa capacité à se sortir des pires situations.

En tant qu’être humain, Skyler White devrait être celle qu’on plaint, qui devrait recevoir notre sympathie, mais en tant que personnage de fiction, nous préférons Walt, pour son intelligence, pour sa résilience2 que nous aimerions tous avoir. Il est le personnage qui agit, tandis qu’elle reste globalement passive.

C’est là le tour de force de Breaking Bad, nous avoir fait aimer un personnage douteux et lui pardonner ses avancées successives dans l’horreur. En ce sens, nous avons affaire à une série encore plus subversive que celle voulue par son créateur. Celui-ci croit en effet qu’« on a ce qu’on mérite, le karma intervient à un certain moment, même si cela prend des années ou des décennies pour se produire »3. La fin de Walter White sera donc funeste, alors que nous lui souhaiterions la liberté.

  1. Vince Gilligan, commentaire audio de l’épisode 3×09 « Kafkaesque », traduit de l’anglais : “A certain feeling this season, I hear anecdotally from some of the fans, is they feel like Skyler’s character’s been kind of rough on Walt, that she’s cheating on him and she’s being mean to him, and I’m thinking, my god! See it any way you want, it’s a free country, but I’m thinking – my god! Walter White has turned her life upside down. When she cheats on her husband with this man, it’s a desperate attempt to get out from under the insane situation her husband’s put her in. I actually feel for her.” []
  2. « La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression. La résilience serait rendue possible grâce à la structuration précoce de la personnalité, par des expériences constructives de l’enfance (avant la confrontation avec des faits potentiellement traumatisants) et parfois par la réflexion, ou la parole, plus rarement par l’encadrement médical d’une thérapie. », Résilience (psychologie) — Wikipédia. []
  3. « I like to believe there is some comeuppance, that karma kicks in at some point, even if it takes years or decades to happen, » Vince Gilligan in David Segal, The Dark Art of ‘Breaking Bad’, The New York Times, 6 juillet 2011. []