Mémoire : L’amateur de séries télé est un hacker

Les séries télévisées ont le vent en poupe en France. Principalement importées des États-Unis, celles-ci permettent aux chaînes de télévision de booster leurs audiences et de fidéliser les spectateurs. La presse en parle en des termes de plus en plus laudateurs et le monde universitaire étend ses domaines de recherches à ce genre de fictions riches en significations. Ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg, car si l’on veut constater l’engouement autour des séries, il suffit de faire un tour sur le web et de regarder combien de sites généralistes et spécialisés sont consacrés aux séries et aux communautés qui se sont formées autour d’elles.

Une série télé est un programme de fiction produit par une chaîne de télévision et diffusé régulièrement en épisodes de durée égale (généralement de semaine en semaine), disposant d’un univers et de personnages particuliers auxquels les spectateurs sont censés se familiariser pour suivre le programme d’épisode en épisode. On distingue généralement les séries « feuilletons » où l’histoire est à suivre et se base donc sur le suspense pour fidéliser les spectateurs, et les séries « à formule » (formula show) où l’on retrouve le même schéma narratif à chaque épisode. Les deux formats ne sont pas mutuellement exclusifs et on assiste la plupart du temps à des mélanges entre les deux approches1.

Law & Order : un formula show typique

De par leur structure, les séries sont connues pour susciter les passions des spectateurs et un comportement proche de l’addiction pour certains, qui leur consacrent beaucoup de temps libre. « Fans » est le terme souvent utilisé pour les désigner, mais nous le récuserons pour notre étude car, selon l’Oxford Dictionary, le mot est issu de  fanatique, et sous-entendrait une absence d’esprit critique par rapport à l’objet adulé. Ce qui est rarement le cas, en effet, les amateurs de séries télévisées ont souvent une idée très précise des personnages et des histoires qu’ils aiment suivre, et sont les premiers à tirer la sonnette d’alarme si ceux-ci dévient trop de la vision qu’ils se sont fait d’eux.

Ainsi nous préférerons le terme d’« amateur » pour parler de ces personnes qui entretiennent des liens spéciaux avec les séries télé. Le philosophe Bernard Stiegler oppose la figure de l’amateur à celle du consommateur2.

Ce dernier se contenterait d’absorber les œuvres passivement — il s’agit d’une attitude associée de longue date au téléspectateur — sans remise en cause de lui-même ou de ce qu’il voit, tandis que l’amateur les sublime, c’est à dire qu’il les transforme en les élevant par ses contributions, qui peuvent aller de simples opinions à de véritables créations. Il court-circuite ainsi la séparation traditionnelle entre producteur et consommateur par ce que Stiegler appelle « l’innovation ascendante », c’est à dire du contenu nouveau, non pas créé par les studios, producteurs ou chaînes de télé, mais par de simples spectateurs, rendu visible et pouvant aller jusqu’à modifier les méthodes de productions en haut lieu.

Cet amateurisme au sein des séries télévisées n’a pas attendu Internet pour exister, comme en témoigne la campagne de lettres à NBC pour sauver la série Star Trek qui menaçait d’être annulée en 1968, il s’est juste généralisé. Car, comme nous tenterons de le démontrer dans ce mémoire, du fait de sa structure décentralisée d’échange d’information3, Internet nous pousse à davantage d’amateurisme.

Peut-être parce qu’Internet est déjà le résultat d’amateurs — des personnes qui se sont appropriées des technologies informatiques de leur propre chef, sans l’accord des autorités, jusqu’à en devenir des experts méconnus de tous, toujours dans un esprit de partage et d’innovation inspiré par leur formation universitaire. Ils se baptisèrent hackers, et participèrent aux grandes révolutions informatiques de ces trente dernières années : Internet, le World Wide Web et le mouvement du logiciel libre, auxquels ils imprégnèrent leurs idéaux, comme nous le verrons dans un premier chapitre.

L’adoption massive de ces technologies qui a suivi a entériné les principes des hackers au sein de la population, car comme nous le verrons dans un second chapitre, le fonctionnement d’une technologie, particulièrement de communication4, modifie en profondeur le comportement, et change ainsi les habitudes que nous entretenons par rapport aux contenus qu’elles diffusent. La télévision, tout comme d’autres médias comme la la téléphonie mobile, s’est en effet récemment convertie au mode d’échange numérique (Télévision Numérique Terrestre), ce qui la rend lisible et facilement copiable sur n’importe quel terminal informatique et surtout diffusable sur le réseau Internet. La télévision est ainsi de moins en moins associée à l’objet du même nom, qui devient un simple écran/terminal sur lequel sont branchés divers objets comme lecteur DVD/Blu-ray, décodeurs et « box » de fournisseur d’accès à Internet, mais plus à une mode de diffusion en continu qui vient se fondre dans les divers protocoles d’échanges d’information numérique par un processus que Jean-Louis Missika et d’autres nomment « la convergence numérique ».

Si l’on en croit cet auteur, « [u]n jour ou l’autre, Internet deviendra le média dominant, celui auquel la télévision sera asservie en termes de ressources politiques, comme la presse écrite a été asservie par la télévision à la fin du XXè siècle. »5

Le processus ayant déjà commencé, nous étudierons dans une dernière partie les effets de cette subordination de la télévision par Internet au niveau des séries télé. Les amateurs de plus en plus nombreux de fictions télévisées n’ont en effet plus la même attitude qui consistait à attendre patiemment le prochain épisode de leur programme favori, pourtant la base structurelle d’une série télévisée. Nous verrons en quoi ce changement d’attitude modifie la réception des séries, et si ces dernières se trouvent changées à leur tour.

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  1. Pour plus de précision, consultez l’annexe A2. []
  2. Bernard Stiegler. Figure de l’amateur et innovation ascendante. Conférence prononcée dans le cadre ducolloque organisé par Vivagora. Mar. 2008. []
  3. Nous parlerons d’« information », ce sera dans le sens que lui donne la théorie de l’information, discipline inventée par Claude E. Shannon en 1948 qui constitue la base théorique de l’informatique. En appliquant l’algèbre du mathématicien George Boole aux circuits électriques, Shannon développa une manière de calculer mécaniquement n’importe quelle équation en utilisant seulement deux états : allumé ou éteint — vrai ou faux — communément représenté par 0 ou 1, depuis appelé « bit » pour binary digit. Les suites de bits sont appelées « données » (data, regroupés de huit en huit ils deviennent des « octets »), et il s’agit des deux seuls états capable d’être traité par un processeur. Ce n’est qu’une fois interprétées, c’est à dire sorties de leur abstraction, que ces données deviennent de l’information, et s’organisent en programmes, images, textes, vidéos, etc. mais restent fondamentalement des suites de nombres, d’où l’appellation numérique pour tout ce qui a trait à l’informatique, qui est en fait le traitement automatisé de l’information. []
  4. Nous appellerons « communication » tout ce qui concerne la transmission d’informations. Nous devons également à Shannon la théorie de la communication, issu de l’article séminal de Claude E. Shannon. « A Mathematical Theory of Communication ». Dans : Bell System Technical Journal 27 (juil. 1948), pp. 379–423, 623–656, p. 2, dont nous reprenons le diagramme expliquant les principes de base d’un système de communication :

    Celui-ci est doté d’une source d’information, qui peut très bien être l’utilisateur, qui transmet un message à un émetteur qui se charge de transformer en un signal codé de façon spécifique qui va se propager le long d’un canal, relié à un récepteur, qui va se charger de décoder le message et le rendre lisible au destinataire. Au cours du transfert, d’éventuelles perturbations peuvent être causées au message par ce qu’on appelle du « bruit », qui est constitué de données sans signification venant affecter le signal. []

  5. Jean-Louis Missika. La fin de la télévision. La République des idées. Paris : Seuil, 2006, p. 107 []