L’atmosphère de X-Files

Rares sont les séries qui se démarquent par leur réalisation. En effet, les conditions de production le permettent rarement : les séries disposent en moyenne de six mois pour tourner 22 épisodes, ce qui signifie qu’il n’est pas rare d’avoir trois épisodes en développement en même temps : un en préparation, un en tournage et un en post-production. Il faut donc tourner vite et efficacement, il n’y a pas le lieu pour des audaces visuelles, car ces choses là demandent généralement le temps de la réflexion. Les séries qui ont des saisons de 13 épisodes ou moins sont généralement mieux lotties, et on se souvient de séries Southland, The Sopranos comme ayant un style bien à elles, immédiatement reconnaissable.

Mais ce manque de soin porté à la réalisation ne vient pas uniquement de raisons de formats et de budget, la télévision, comme nous l’expliquions dans un précédent article, est le prolongement de la radio, et se base davantage sur le sonore que le visuel pour maintenir nos sens éveillés. Bien sûr, cela est remis en cause de nos jours par l’achat massif de grands écrans LCD qui recrée à leur échelle une impression cinématographique. Attendons de voir si cela encouragera davantage de séries visuellement marquées, ou si le genre télévisuel n’est définitivement pas prêt pour cela.

Quoiqu’il en soit, avant les écrans HD, les saisons courtes et les budgets conséquents, une série se démarquait déjà dans les années 90 par son ambiance particulièrement sombre et immersive : The X-Files. Présentée en 4/31 et tournée en 35 mm comme la majorité des séries de l’époque, la série savait capter notre attention dans ses pré-génériques où l’inconnu était de mise au niveau du lieu et des personnages, et surtout qui faisait sentir la présence d’une caméra, un procédé connu des films d’horreur : au lieu de nous faire oublier l’appareil, on nous fait prendre sa place et on joue ainsi sur notre voyeurisme et notre inaction face à quelque chose de probablement horrible en train de se produire.

The Truth is out thereS’enchaîne ensuite le générique immédiatement reconnaissable, filmé en vidéo granuleuse comme une pièce à conviction et doublé par la musique entêtante de Mark Snow. Plus qu’un simple façonneur de thèmes, celui-ci enveloppe presque la totalité des épisodes de nappes de claviers anxiogènes qui se greffent harmonieusement avec la narration, dont la relative lenteur contraste avec la rapidité des séries d’aujourd’hui, mais contribue au suspense et à la gravité voulus par le show. Là où beaucoup de séries perçoivent la musique comme accessoire, The X-Files a su en tirer savamment parti pour créer son atmosphère, quitte à ce qu’elle soit trop présente à certains moments.

Mais nous sommes encore là au niveau sonore alors que la série a su également créer un univers visuel unique. La raison pour laquelle les séries ont toujours eu un aspect plus cheap que les films n’est pas forcément la faute du matériel de tournage — celui-ci, prêté par les chaînes de télévision, est généralement de bonne qualité — mais de l’éclairage. Celui-ci est particulièrement important pour mettre en valeur acteurs et décors sur grand écran et nécessite deux à trois projecteurs :

  1. Un lumière forte, ou key light, qui va éclairer le principal objet de la scène, généralement placé à 30° degrés en hauteur.
  2. Une lumière de remplissage, ou fill light, qui va donner un éclairage d’ensemble à la scène et composer davantage la lumière.
  3. Il arrive également qu’on rajoute une back light derrière l’objet filmé pour le découper du reste de la scène
Éclairage traditionnel en trois points
Éclairage traditionnel en trois points

Avoir un bon éclairage demande l’utilisation de projecteurs très coûteux, du temps à mettre en place et des personnes à s’en occuper, tout ce que ne peux se permettre la télévision. Mais face à ce problème, The X-Files a trouvé la solution en éclairant moins son plateau que la normale, il s’agit d’un éclairage low-key qui utilise rarement plus d’un projecteur pour éclairer une scène. Les épisodes se déroulant souvent la nuit, il n’est pas rare que les alentours restent dans l’obscurité tandis qu’une key light éclaire ce qui doit être le centre de notre attention, comme le profil soucieux de Mulder, par exemple.

Ce procédé permet de créer des contrastes appuyés dans l’image entre ombres et lumières, à la manière des expressionnistes allemand ou des films noirs au cinéma. Cette composition que l’on retrouve presque à chaque plan symbolise l’idée même de la série : Mulder et Scully, tout comme ils explorent une pièce torche à la main dans le générique, sont les faisceaux chercheurs de vérité dans un monde où l’obscurité est entretenue par des forces mystérieuses.

La réalisation de The X-Files fait donc un avec son thème et nous transporte dans un univers où la fiction s’assumait davantage que certaines séries d’aujourd’hui, où les procédés utilisés accentue l’impression de réalisme (caméra tremblotante, éclairages « naturels », absence de musique) même sur les sujets les plus fantaisistes. La série de Chris Carter formait un tout cohérent, sans dissonance entre les éléments qui la composaient, suscitant une profonde immersion chez le spectateur et une meilleure suspension son incrédulité face à ses thèmes pourtant bien capillotractés.

  1. Du moins pour les quatre première saisons, la série bascula ensuite en 16/9 comme c’est maintenant la norme. []