Babylon 5, une série comme on n’en fait plus

Pardonnez la nostalgie du titre, il n’est pas question ici de dire « c’était mieux avant » alors que nous sommes probablement en train de vivre l’âge d’or des séries télévisées, mais plutôt pour rendre hommage à leurs précurseurs des années 90. En effet, dans notre société, sur le PAF1, il est coutume depuis au moins 15 ans de célébrer les années 80. Il ne faut pas chercher bien loin la raison de cela : la plupart de nos responsables médiatiques ont récemment attaquée la cinquantaine et se remémore avec émoi de leur jeunesse dans les années 80. Seulement voilà, il faut l’avouer, les séries télé dans les années 80, ce n’était pas terrible. Mis à part quelques super-soaps comme Dallas ou des séries avant-gardistes comme Hill Street Blues, l’amateur de séries avait peu de chose à se mettre sous la dent.

Pour mieux comprendre le succès dont jouissent les séries actuellement, il vaudrait mieux se tourner vers les années 90, où de grandes séries sont apparues en nombre et ont pavé la voie à la profusion des années 2000. Parmi elles, on citera bien évidemment The X-Files, Twin Peaks et Urgences. La science-fiction, durant ces années, avait également le vent en poupe, notamment le genre space opera avec deux séries évoluant en permanence sous la bannière Star Trek durant une décennie entière . Dans ce contexte, la série Babylon 5 allait voir le jour comme une fraîche alternative à la franchise vieille de 25 années2.

Babylon 5 : épiqueAlors qu’on semble découvrir avec Vince Gilligan et autre Matthew Weiner qu’il existe maintenant des « auteurs » en télévision, on pourrait considérer le showrunner de Babylon 5, Joe Michael Straczynski, comme leur maître à tous. Si être un auteur signifie avec une bonne idée de base pour un show, la vision pour la développer dans le temps et les personnages fouillés qui vont avec, alors Straczynski aurait bien des conseils à dispenser, même aux plus grands d’aujourd’hui.

Tout d’abord, Babylon 5 est l’une des rares occurrences (la seule ?) de séries planifiées à l’avance. Son créateur ayant déjà écrit l’intrigue principale s’étalant sur cinq ans avant même que l’idée d’un pilote ne soit acceptée par une chaîne. L’idée était de faire un équivalent télévisée des sagas de science-fiction/fantasy les plus fameuses, comme Dune, Fondation et le Seigneur des Anneaux. Un roman pour la télévision, basé sur une histoire à suivre, chose où peu de séries de SF s’aventuraient à l’époque, préférant les intrigues contenues en un seul épisode chaque semaine.

Le projet était ambitieux mais Straczynski était l’homme de la situation. Déjà 10 ans d’expérience derrière lui et un livre sur l’écriture de scénarios à son actif, c’est sans doute cette assurance du travail bien fait qui a convaincu Warner Bros. de produire Babylon 5 comme fer de lance d’un nouveau network, PTEN. Ils pouvaient lui faire confiance : le scénariste est l’un des plus prolifiques de sa profession. Il a établi un record en écrivant 92 épisodes sur les 110 qui composent la série, ainsi que les 5 téléfilms qui l’accompagnent. Plusieurs milliers de page en quelques années, formant une vaste fresque d’une fluidité remarquable.

En effet, à l’heure où les séries doivent être rentables sur la base de quelques épisodes, ou faire de l’audience ne suffit plus3, Babylon 5, avec son arc narratif s’étalant sur cinq années, apparaît comme une vestige du passée. À partir de la saison 2, la série devient tellement feuilletonnante qu’il devient difficile de lister les épisodes isolés du reste de la mythologie de la série.

Cette planification à l’avance, qui semble aujourd’hui impraticable pour des raisons économiques, a permis de nombreux avantages :

  • L’absence quasi-totale d’incohérences : peu de choses sont laissées en suspend, et chaque mystère trouve sa solution plus tard dans la série (pas comme dans, disons, Battlestar Galactica ?)
  • Pas de développement mal dégrossi : Straczynski, ayant eu le temps de plancher sur son intrigue, n’a pas souffert de panne d’inspiration en cours de route, ce qui a permit à la série de garder un ton consistant sur l’ensemble de sa durée.
  • Une bonne gestion financière : savoir ce qui va se passer à l’avance permet à la production de prévoir les coûts. Il y a moins d’inattendus, et le budget par épisode n’a jamais été dépassé.
  • Un début, un milieu, une fin.

Mine de rien, on ne s’étonne pas assez de l’originalité de cette dernière proposition pour la télévision. La plupart des séries veulent continuer tant qu’il y a de l’audience, même les plus à suivre, comme les soap operas, souhaitent continuer pour toujours, et « trichent » avec les spectateurs en leur faisant miroiter un dénouement qui n’arrivera jamais. Babylon 5 n’a pas triché. Dès le début, il était prévu que la série suive une intrigue fermée, et grand bien en est sorti, car au lieu de se diluer sur des années et de retarder ses grandes révélations pour finalement perdre en intensité, elle a marqué des points tout du long. Chaque saison correspondant à une étape du schéma narratif, épanchant sa mythologie d’épisode en épisode, jusqu’à en devenir épique. Rappelons la definition du mot en ces temps où il est galvaudé :

Qui concerne l’épopée. Long poème ou vaste récit en prose au style soutenu qui exalte un grand sentiment collectif souvent à travers les exploits d’un héros historique ou légendaire.4

Toute série télé est potentiellement épique : peu d’œuvres ont le luxe de pouvoir durer à ce point, d’être capable de fouiller autant leur univers et leur personnages, et de construire une mythologie d’un complexité grandissante, alors pourquoi la majorité d’entre elles ne le sont pas ? Les impératifs économiques ont changé, les créateurs ont peut-être peur de se projeter dans l’avenir, ou la science-fiction sied davantage à ce genre d’ambitions ? Ou tout simplement : ils ne sont pas Straczynski. Et tant que personne n’osera relever son défi lancé il y a déjà 18 ans de cela, Babylon 5 demeurera une exception dans le paysage télévisuel, à laquelle peu de séries peuvent se mesurer.

  1. Paysage Audiovisuel Français []
  2. Il y eut Star Trek: The Next Generation de 1987 à 1994, puis Deep Space Nine à partir de 1993 puis le lancement de Voyager en 1995, chacune durant sept saisons. Un plagiat de DS9 sur B5 semble d’ailleurs avéré étant donné les similitudes entre les deux séries, voir à ce propos J. Michael Straczynski post from 1997, The J. Michael Straczynski Message Archive. []
  3. Certaines séries sont menacées d’annulation car, en dépit de bonnes audiences, celles-ci ne rentrent pas dans les critères démographiques des annonceurs publicitaires. []
  4. ÉPOPÉE : Définition de ÉPOPÉE, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. []