Weeds : Chamallow pimenté

Vous êtes stressé, surmené, en butte avec les tracas du quotidien ? Installez-vous confortablement dans votre canapé… inspirez, expirez, et détendez-vous… en regardant Weeds, ou les aventures pas crédibles de Nancy, mère de famille dealeuse d’herbe de la banlieue chic de Los Angeles.

La vie était déjà rose et, surtout, confortable et facile, quand son mari l’entretenait. A la mort de celui-ci, Nancy se retrouve seule et sans emploi, avec deux adolescents à charge. Au moment où la réalité (gagner son pain quotidien et assumer ses responsabilités) est censée la rattraper, et où on s’attendrait à la voir sombrer dans les difficultés et la tristesse, Nancy rayonne. « Elle est superbe. Comment fait-elle ? », s’interrogent ses voisines. Facile : Nancy, sans qualification ni expérience, est trop maligne pour s’embêter avec un travail pénible et mal payé. La vente de marijuana, c’est plus rentable, et plus amusant !

L’accroche de la série repose sur un paradoxe : mère de famille et dealeuse en même temps. Mais Nancy n’a rien d’une mère de famille. Elle ne se contente pas de l’argent facile, elle a le goût du danger. Avec un sourire de gamine capricieuse et un ligne d’éternelle jeune fille, elle brave les interdits posés par ses fournisseurs, franchit les limites, juste pour voir ce qui va se passer, et tous ces soucis se résolvent d’un coup de baguette magique. Le principe de réalité ne s’applique pas à cette enfant gâtée qui s’empiffre sans prendre un gramme. L’agent de sécurité du campus où elle fait son beurre se met à lui voler son herbe ? Pas de panique : le dealeur latino local qu’elle s’envoie dans une ruelle (sur un coup de tête, alors que celui-ci venait défendre son territoire) est tombé sous le charme et s’occupe de terroriser le malheureux. La terrifiante mafia arménienne lui dispute son quartier ? Pas de problème : Nancy a récemment épousé un agent de la DEA (département anti-drogue de la police fédérale) suffisamment raide-dingue pour coffrer ses ennemis et laisser le champ libre à ses amis. Nancy s’ennuie quand elle devient la simple gérante d’une boutique blanchissant l’argent de la drogue ? Son boss lui interdit de se remettre à dealer ? Nancy fait du boudin, un gros caprice, brave le danger et, devinez comment elle résout tout ça ? En séduisant le boss du boss, maire-gangster amoureux de son popotin blanc comme neige.

Elle tique un peu quand l’un de ses ados intègre le métier, mais s’avoue rapidement son impuissance : comment empêcher les jeunes de faire ce dont ils ont vraiment envie ? Et puis, dans ce monde enchanté, ses petits sont, eux aussi, comme protégés par une bonne étoile. Les conséquences des risques encourus tombent toujours sur les autres (le mari de la DEA assassiné par des bandits au moment où il commençait à devenir gênant — ça tombe bien ; la copine antipathique qui va en taule à sa place….). Nancy est trop occupée à séduire et à user d’une plastique toujours au top (sans efforts, c’est trop injuste) pour résoudre les soucis de ses ados. Ceux-ci se débrouillent donc tous seuls. Miracle : ils sont plutôt futés, mignons, gentils, espiègles, et dotés d’un esprit critique juste ce qu’il faut de décalé, sans faire de trop stressantes vagues. Quand il y a un problème, neuf fois sur dix, c’est un problème de mecs, et c’est l’oncle Andy, qui n’a pratiquement que ça à faire, qui s’y colle.

Comme les problèmes de ses enfants, tout se résout, dans la vie de Nancy, pour ainsi dire tout seul. C’est qu’elle n’a pas seulement un physique et un goût sans fausse note (toujours parfaite, avec son style bobo-chic impeccable et son teint de lait sur lequel ni le soleil californien ni le temps n’ont de prise), elle est aussi entourée d’amis on ne peut plus adéquats à son monde enchanté : un comptable et un avocat fumeurs de joints et toujours prêts à rentrer dans ses combines, un beau-frère assez dépourvu d’ambition pour accepter d’être son homme à tout faire, une amie-ennemie (interprétée par l’hilarante et géniale Elizabeth Perkins) sur qui détourner les conséquences de ses actes, des ados toujours contents de mettre la main à la pâte.

Nancy a tout. Pour être heureuse ? Là n’est pas le sujet de la série, qui ne prend pas en considération le bonheur, mais s’attache modestement à détendre le spectateur, à lui faire oublier, l’espace d’un instant, que la vie est compliquée, que le travail est pénible, que les responsabilités sont pesantes et que tout écart finit par se payer. Pas crédible, quand elle agite mollement la tête et fait la grimace, quand elle fait mine de péter un plomb et d’être un peu nerveuse (parce que son fournisseur-patron a découvert qu’elle n’en faisait qu’à sa tête, en même temps que la police est à ses trousses, et que ses enfants se mettent eux-aussi à prendre des risques, pauvre choute…) Nancy est à l’ordinaire calme, souriante, cool, décontractée comme après le joint qu’elle n’a vraiment pas besoin de fumer.

La créatrice de la série, Jenji Kohan, n’aime pas qu’il y ait trop de tension dans cette comédie à l’humour subversif et tranquille à la fois. Elle avoue aussi adorer voir des gens maigres s’empiffrer (dans les bonus de la saison 4) et on comprends alors sur quoi repose le succès de Weeds, pure négation du principe de réalité. Une série sans prétention à savourer comme un bain relaxant ; une douceur aux personnages immatures, et dont les scènes sont ponctuées de « pa pa pa pa pa… » alanguis susurrés par des voix féminines enfantines et sucrées. Comme un gros Chamallow pour adultes, pimenté d’un humour suffisamment caustique pour que le spectateur y succombe sans s’abrutir. Weeds, ou la preuve que l’on peut se distraire en se délassant mais sans s’abêtir, car la série reste assez subtile, inventive et originale pour justifier un abandon tranquille, et bien mérité, au principe de plaisir… À consommer sans modération.