Nip/Tuck, ou la putréfaction des âmes

Au début, il y a le bon (Sean), l’un peu moins bon (Christian), le vrai méchant (Escobar), et un business fructueux tenu dans les limites d’une moralité convenable. Du commerce de la chirurgie plastique dépend une charmante petite famille qui traverse les intempéries en se croyant à l’abri des cyclones. Une infidélité conjugale, les expériences de l’adolescent de service, la frustration d’une mère qui a sacrifié de prestigieuses études de pédiatrie, une fausse-couche, une petite dispute par-ci par-là, rien de bien méchant, juste une vie normale, avec ses quelques crises, ô combien communes. Le tout donne un climat quasi idyllique qui n’aura de cesse de se dégrader. Le soleil, la beauté, la luxure et l’argent seront toujours au rendez-vous mais, dans l’omniprésence du luxe, l’essentiel se décompose. Sous des dehors vulgaires et racoleurs, la série, ainsi que l’explique son créateur, Ryan Murphy, « analyse la superficialité en profondeur ». Sous la chair, enveloppe perfectible et malléable à volonté, l’esprit se gâche.

Les chirurgiens tout-puissants assistent, impuissants, à la décomposition de vies dont le moindre mal n’est pas d’être rongées par le vide. Les personnages les plus superficiels et les plus vains (Christian par exemple) sont ainsi finalement ceux qui s’en tirent à meilleur compte. Les figures initiales de la moralité, qui forment un couple de parents responsables et aimants (à défaut d’être parfaits) sombre, au fil des saisons, dans une insatisfaction (Julia) ou dans un cynisme (Sean) toujours plus incurables, et dont on les croyaient préservées. Julia, pourvue de tous les talents, vieillissant avec une classe grandissante et excellant dans tout ce qu’elle entreprend, ne sait que choisir parmi l’infinité des rôles qui s’offrent à elle. Femme au foyer, médecin, femme d’affaire, épouse, maîtresse, de l’un, de l’une, de l’autre… Tout lui réussit, et c’est ce qui la mène à sa perte. Éternelle insatisfaite, elle sait pouvoir prétendre à mieux, à autre chose, et ne sait se réjouir de ce qu’elle a, emblématique d’une course aux besoins sans cesse renouvelée. Sean représente la renonciation aux valeurs morales, la perte de soi dans le nihilisme. Dégoûté tour à tour par lui-même et par les autres, vicié par l’environnement perverti dans lequel il se noie. Seule Liz, la prothésiste au physique plutôt ingrat, parvient à échapper à cette escalades de déboires, comme si la beauté était un gage de malheur.

En témoigne les catastrophiques ruines des « jeunes pousses », aussi belles extérieurement qu’intérieurement. C’est la perte de ces âmes innocentes qui incarne le mieux le désastre et le gâchis engendrés par la société du paraître et, aussi et surtout, de l’abondance et de l’excès. Kimber, sex-symbol au romantisme naïf, ne s’adonne, dans les premières saisons, aux débauches de Christian qu’à contre-cœur, par amour. Pour permettre leur mariage, elle renonce à la seule chose qu’elle sache faire, le porno. Sous l’effet de ce milieu destructeur, cette fragile « pute au grand cœur » coiffée comme Marilyn et aspirant à une vie de femme au foyer va se métamorphoser en monstre de cruauté et de manipulation. Matt, jeune homme gracieux et innocent, rapidement dévasté par les mensonges les plus terribles, ne passe à l’âge adulte qu’en devenant la proie de rapaces avides de chair fraîche. Aux viriles scènes de rébellion (Matt, écœuré par le monde qui l’entoure, le regard fixe, la moue ravageuse, se descend la bouteille de rouge presque entière, cul sec, sous le regard impuissant d’un père médusé) succède le spectacle pitoyable de la perte de toute intelligence, de tout bon sens, de toute dignité. Le jeune homme initialement promis à un brillant avenir va devenir le jouet de sa femme, de la scientologie, de la drogue, de l’industrie pornographique. Son âme n’est pas seulement souillée, comme l’est celle de ses parents, elle disparaît. Il n’est plus que ce beau corps et ce beau visage, aussi déshumanisés que les mannequins du générique. On prédit le même sort à Annie, que la surabondance d’hormones injectées aux nourritures de nos sociétés malades a rendue précocement pubère, et qui sera initiée à l’anorexie par une créature de 18 ans, aussi magnifique que maléfique, et prénommée Eden. Les êtres les plus beaux, les âmes les plus pures, sont ainsi celles qui subissent les plus violents ravages de cet enfer ensoleillé.

A l’image de ses personnages, c’est la série elle-même qui se détériore. La saison 5 marque l’apothéose de sa décadence. Les protagonistes déménagent à Los Angeles, ville de tous les péchés, de tous les excès, cadre idéal pour exhiber toujours plus de spectaculaire, jusqu’au grotesque. La qualité de la série se dégrade ainsi de façon presque justifiée, tant la ruine, la corruption, la putréfaction des âmes perdues est le cœur de cette grande série, miroir des nos sociétés riches et des dégâts qu’elles engendrent.