Ce soir (ou jamais !) et le débat non parasité

Contrairement à un film dont l’histoire est bornée par un début et une fin, dont la valeur s’affirme dans un temps imparti, la qualité d’une série télévisée se juge véritablement sur la durée. Comme le dit Jean-Pierre Esquenazi dans Les séries télévisées : l’avenir du cinéma ? :

La série, capable de poursuivre son histoire pendant plusieurs années, génère des univers fictionnels qui semblent échapper à la clôture du roman et du film. De telle sorte que notre histoire s’entremêle à celle de la série, ses péripéties se combinent avec nos propres mésaventures et tissent avec elle un « docu-fiction » original.

C’est par l’approfondissement des personnages et de leur relation, de la prolifération des intrigues et leur mise en réseau dans le temps qu’une série gagne en ampleur. Chaque épisode n’étant pas un nœud de plus sur une corde, mais une pierre s’ajoutant au chantier d’une pyramide, reposant sur les bases construites par tous les épisodes précédents.

Quel est le rapport avec l’émission de Frédéric Taddeï ? Et bien, elle tient plus de la série télévisée que du talk-show traditionnel. Sous prétexte de traiter des sujets d’actualité, les invités dépassent généralement ce cadre étriqué et en ressortent les concepts profonds qui sous-tendent les évènements que les journaux télévisés se contentent de raconter en surface. Chaque intervention se base sur toutes celles qui ont été fait avant et les prolongent, à la manière d’une intrigue qu’on déploie dans un épisode de série. Ainsi, il n’est pas rare qu’un terme ou qu’un concept posé par un invité soit repris puis filé par d’autres. Par exemple : dans l’émission du 28 octobre 2010, Jacques Attali récusera le terme de « marchés », préférant parler de « prêteurs » et expliquera pourquoi. Dans le reste de l’émission, plus personne ne parlera de marchés et utilisera le terme de « prêteur ». De même pour l’émission du 14 décembre, où le philosophe Bernard Stiegler, théorisant le mal du capitalisme contemporain, dénoncera l’argent englouti dans la spéculation et insistera sur le besoin d’investir dans des projets nouveaux, alternatifs au consumérisme, mettant aussi bien Clémentine Autain que Philippe Manière d’accord sur le plateau.

Un bémol cependant à propos de nos « artistes » français invités. Ceux-ci sont généralement incultes et lorsqu’on demande leur avis sur un sujet pourtant important, ils ânonnent quelques banalités sur les inégalités, la tyrannie des puissants sur nous, gens du peuple et s’indignent que les choses ne changent pas, ce que chacun peut faire sans même lire une ligne de journal. Pourquoi les inviter s’ils n’ont rien d’intéressant à dire ? Les chansons interprétées à la fin de l’émission sont aussi très mollasses et j’ai fini par les zapper systématiquement.

Ce problème mineur mis à part, il n’est pas rare d’assister dans l’émission à la construction d’un édifice de pensée malgré des points de vue très différents. Pour peu qu’on la suive, cette construction perdure dans notre mémoire et s’étoffe d’émission en émission, tout comme un univers de série persiste dans nos esprits entre chaque épisode. Notre vision du monde s’en trouve enrichie, et c’est bien là l’objectif d’un débat d’idée. Il ne s’agit pas que tout le monde soit d’accord, ce qui susciterait la méfiance, mais pas non plus que l’échange ne soit réduit à une joute verbale où la rhétorique primerait sur les idées, comme c’est le cas dans de nombreuses autres émissions.

Ce soir (ou jamais !) réussit cela grâce à ses nombreuses qualités  qu’on peut lister ici :

  • L’émission est en direct.
  • Les sujets sont cohérents entre eux.
  • Les invités sont généralement de spécialistes des sujets traités.
  • Ils peuvent s’exprimer dans le temps sans être coupé.
  • Les interventions de Frédéric Taddeï sont rares et pertinentes.
  • Il n’oriente pas le débat.

Mais à mon sens, le point le plus important, et je m’excuse de l’exprimer si vertement, est que le public ferme sa gueule. Dans des émissions comme On n’est pas couché (France 3) ou Semaine critique (France 2), le public est assis dans des gradins qui surplombent le plateau. Dès lors, nous sommes dans une re-création de l’arène antique, où la foule s’amuse de ce qui se passe dans la fosse, influençant les « lutteurs » verbaux qui cherchent plus à la contenter par des bons mots que de débattre avec sa tablée. À partir du moment où on cherche à faire plaisir à un public, il n’y a plus de débat, il y a un jeu de débat où au final, les idées ne pèsent pas grand chose, seuls les empoignades, les phrases chocs et les discours démagogiques sont retenus, comment en témoigne cet extrait avec David Abiker :

Dans l’émission de Taddeï, le public est au même niveau que les interlocuteurs, peut circuler librement, mais doit rester silencieux. Tout comme l’animateur, il sait se faire oublier, et ne provoque donc pas d’interruption toutes les dix secondes, assurant ainsi une continuité dans la conversation. Le plateau est arrangé de façon à reproduire le cadre d’une conversation entre amis autour d’un verre, et vous serez d’accord avec moi pour dire que les meilleurs échanges se font de cette manière.

Pour conclure, je dirais que Ce soir (ou jamais !) fait un peu aux émissions de débats ce qu’a fait The Wire aux séries policières : elle a montré leur fausse nature et les a totalement discrédité de par son excellence même.