L’art des séries télé, de Vincent Colonna

Dans cette ouvrage datant de 2010, Vincent Colonna nous décrit en quoi la série télévisée se constitue en tant que nouvel art audiovisuel et diffère du cinéma, dont elle a souvent été considéré comme le parent pauvre. En puisant du côté des écrits fondateurs au niveau de la théorie cinématographique, mais aussi des ouvrages ancestraux sur la fiction en général, comme la Poétique d’Aristote, Vincent Colonna met en place un certain nombre d’outils pour l’analyse des séries qui peuvent mener à leur reconnaissance en tant qu’œuvres véritables.

Le corpus utilisé pour ses démonstrations étant d’un sérieux presque inattaquable, les séries gagnent en légitimité artistique sous la plume de l’auteur. On y apprend par exemple que le cinéma est plus un art de l’image, tandis que la télé est plus dans l’oralité, car elle est une évolution naturelle de la radio.

Sous-titré ou comment surpasser les Américains, l’enjeu du livre est d’améliorer notre production télévisuelle  en nous montrant ses dysfonctionnements par rapport à celle des américains. En effet, grâce à ses sources de premières mains, l’auteur nous fait part en détail de son constat  d’échec concernant les séries française. Il s’en excuserait presque et ne va pas tout à fait au fond des choses : l’intervention politique au sein de la production française est à peine évoqué. En revanche, là où il appuie son propos, c’est sur la perte des grandes traditions européennes de fiction, occulté par le Modernisme  littéraire puis la Nouvelle Vague au cinéma qui aura tôt fait de mépriser le format télévisuel. À ce propos, Vincent Colonna dit p.89 :

Que la série télé se saisisse mieux à travers Molière qu’à travers la Modernité littéraire est un paradoxe que nous n’avons pas fini d’explorer.

Ces grandes traditions, oubliées par les auteurs français, ont été largement reprises par les américains et appliquées à leurs productions avec le succès que nous connaissons. Colonna cite des manuels reconnus d’écriture de scénario comme Story de Robert McKee et Screenplay de Syd Field. Les deux se réfèrent aux préceptes d’Aristote et sa structure en trois actes : exposition, développement, résolution avec un pic dramatique généralement situé entre les deux derniers actes. Lorsqu’on passe un épisode d’une série américaine au crible de l’analyse séquentielle (l’auteur y consacre un chapitre autour de Dexter), on retrouve généralement cette structure, garante d’une certaine efficacité dramatique.

Bien sûr, il ne s’agit pas de la seule contrainte à respecter pour faire des séries engageantes. Vincent Colonna parle  également de la division des épisodes en intrigue principale et intrigues secondaires, mais aussi de l’approfondissement des personnages qui vient se greffer à chacune d’elle, dont les séries françaises font souvent l’impasse. Au final, ce sont toutes ces règles qui ne datent pas d’hier, mais aussi des nouvelles contraintes propre au médium (répétition et continuité, feuilleton ou formula show) qui se syncrétisent pour donner envie aux spectateurs de regarder le prochain épisode — car tel est l’ultime objectif.

Grâce à son ouvrage, Vincent éclaire d’un faisceau révélateur tous les procédés qui nous font aimer les séries télé. Là où la thèse peut paraître incomplète, c’est qu’elle fait l’impasse sur les séries ne répondant pas spécifiquement aux règles évoquées. House M.D. et Dexter sont, de loin, celles qui reviennent le plus dans les exemples et, en dépit de leurs protagonistes ambigus, ce ne sont pas les plus innovantes. Quid de The Sopranos par exemple ? D’inspiration Nouvelle Vague, la série est un pied de nez aux codes télévisuels : il n’est jamais question de pic dramatique ou de structure en trois actes dans ses épisodes. Ainsi, d’autres paramètres seraient à prendre en compte pour expliquer son succès. Ceci entraînerait des critiques supplémentaires à l’encontre de la télévision française, qui a décidément beaucoup de retard à rattraper.