The Big Bang Theory, série unificatrice

Une sitcom est une série bâtie autour de personnages réguliers qui se déroulent dans un ou plusieurs endroits récurrents. Le décalage nécessaire à l’humour est produit par l’excentricité des personnages qui les emmène dans des situations cocasses. En cela, The Big Bang Theory est une pure sitcom. L’excentricité en question sont leurs tendances nerds et geeks qui contrastent à ce qui est considéré normal par la société — du moins en ce qui concerne une partie du public de l’émission.

Autre indicateur que nous avons affaire à une sitcom : les rires enregistrés. Il s’agit d’une convention les plus associées au genre. Certains sitcoms récents, comme Arrested Development, s’en passent. On peut en voir le bénéfice pour certains : l’humour se base davantage sur le texte et l’enchaînement rapide des répliques que par la suggestion de l’hilarité à un moment donné. Ce n’est pas le cas de The Big Bang Theory, qui reste très traditionnelle sur la forme. Si l’on aime la série, mais qu’on abhorre ce genre de pousse-au-rire irritants, il faut reconnaître qu’ils sont une partie intégrante de l’humour du show, qui ne pourrait pas fonctionner  sans, en témoigne cet extrait où les rires enregistrés on été supprimé.

Une fois cette réunification faite avec les codes du genre, on est en droit se demander ce qui fait le succès de cette série. En effet, The Big Bang Theory truste à elle seule 15% du marché américain1 alors que les sujets abordés sont ceux nerds dont les centres d’intérêts sont par définition obscures pour la majorité des gens. Tout d’abord il y a le fait que les geeks sont devenus grand public. Les blockbusters hollywoodiens ont remis les super-héros des comics au goût du jour, les réseaux sociaux ont propagé la langue vernaculaire de cette communauté, et de nos jours tout le monde sa balade avec un bijou de technologie dans sa poche. En cela, la série ne tire pas un grand mérite, car elle surfe sur la vague numérique qui secoue la jeunesse d’aujourd’hui.

En revanche, là où la série innove, c’est qu’elle renoue avec les origines du geek, c’est à dire un être d’une extrême intelligence qui compense son manque de sociabilité par un dévouement aveugle à sa passion, qui est généralement d’ordre scientifique . Tout le monde peut prétendre être un geek de nos jours2, mais peu peuvent se vanter d’avoir un doctorat ou de travailler sur la théorie des cordes, comme c’est le cas de Leonard et Sheldon. Le risque est que le spectateur moyen ne se retrouve pas dans ces personnages, c’est là qu’intervient Penny. Penny est d’une intelligence moyenne, elle est socialement apte et faisait sans doute partie du « fond du car » au lycée. Elle est censée être le personnage auquel on s’identifie le plus facilement, mais ce n’est pas si évident. Dans la série, Penny est toute seule et les geeks sont légions, or dans la fiction américaine, la figure du nerd ou de l’inadapté social était fréquente, mais isolée. La situation est ici inversée avec quatre personnages dont l’acuité intellectuelle et la culture dominent à l’écran. Il ne s’agit plus de les adapter à l’extérieur, mais de faire sortir la geekette qui sommeille en toute serveuse blonde accro aux peluches Hello Kitty (idéalement). C’est leur monde qu’on explore, dans lequel Penny se retrouve aspirée malgré elle.

La série est donc pro-geek car elle adopte leur point de vue et souscrit à leurs délires3. Les initiés reconnaîtront les fameux débats qui agitent leur communauté et pour les « 100 [physiciens] sur les 10 millions de personnes qui pourraient regarder », le show emploie un consultant qui s’assure de la rigueur scientifique des dialogues4. Quant au reste des spectateurs,  qui constituent sans doute la majorité du public, il y a les références pop (à ce stade, j’imagine que tout le monde connaît Star Wars, Batman ou a entendu parler de Star Trek) et la structure bien huilée des épisodes — divisés en une intrigue principale et une intrigue secondaire, chacune occupant une partie du gang — qui rendent la série abordable à tous.

Et bien sûr, il y a Sheldon. Sheldon est l’apothéose du nerd. Son intelligence hors du commun le met à part  de ses congénères. Son ignorance totale des conventions sociales et son absence de modestie fait de lui un personnage libre de critiquer les gens proches de lui comme bon lui semble — un peu comme House mais en plus objectif. Il faut avouer que la plupart de ses remarques sont fondées, qu’il nous arrive de les penser mais nous ne les prononçons pas sous peine de rompre le consensus social. Lui n’a pas de ce genre de considération et fait volontiers voler en éclat l’hypocrisie entretenant les relations humaines, déclenchant un puissant sentiment de catharsis chez les spectateurs.

Au final, The Big Bang Theory est un série qui s’aborde facilement grâce à sa forme conventionnelle mais qui adopte le points de vue des geeks, nous offrant ainsi une exploration inédite des relations sociales filtrées par leur intelligence, leurs névroses et leurs passions.

  1. Nellie Andreeva, « Full Series Rankings For The 2009-10 Broadcast Season », Deadline Hollywood, 27 mai 2010. []
  2. Même à Télérama, le magazine aux antipodes de la culture geek, on commence à se revendiquer comme tel. []
  3. Même si la série anglaise Spaced de Edgar Wright, Simon Pegg et Jessica Hynes le faisait bien avant elle dans les années 1999-2000 []
  4. Gary Strauss, « There’s a science to CBS’ ‘Big Bang Theory' », USA Today, 11 avril 2007. []