Le mépris de la S.-F. en France : l’exemple de Star Trek

Débutant en l’an de grâce 1966, la célèbre série narrant les aventures de l’équipage du vaisseau Enterprise composé de Kirk, Spock, McCoy, Scotty, Uhura, Sulu et Chekov est devenue au cours de ses rediffusions un des phénomènes culturels les plus important des États-Unis. Elle a donné lieu à 4 séries spin-offs, The Next Generation, Deep Space Nine, Voyager et Enterprise ainsi que 11 films, dont le dernier paru en 2009 a su relancer l’intérêt pour la franchise. En tout, 697 épisodes de Star Trek ont été produits pour la télévision, faisant d’elle l’une des franchises de science-fiction les plus populaires au monde1.

Commencer par évoquer l’impact qu’a eu Star Trek outre-Atlantique prendrait un article entier. Étant apparue dans une période secouée par les changements sociaux et les tensions raciales, Star Trek était en relation directe avec son temps. Entre autres, je pourrais évoquer le premier baiser interracial à la télévision, l’équipage aux origines ethniques variées, le message d’espoir et d’unicité par delà les frontières à une époque où la guerre froide battait son plein.

Aujourd’hui, aux États-Unis, tout le monde sait qui sont William Shatner et Leonard Nimoy. Leur président fait même le salut vulcain (cf. 9min10 ci-dessous). Certes, les vrais fans sont toujours considérés un peu comme des nerds mais, globalement, la franchise fait partie de l’inconscient collectif et surtout, les gens en ont une vision plutôt positive.

En revanche, avant la sortie du film de J.J. Abrams, posez une question sur Star Trek en France et vous retrouvez invariablement des références aux oreilles pointues de Spock, des « pyjamas » portés par l’équipage, des effets spéciaux pourris et une ringardise généralisée. Pourtant, il est rare que les personnes en question aient daignés regarder un seul épisode de Star Trek en entier. D’autre part, ils parlent de la franchise comme si son univers se résumait à la série originale. Ils ne sont généralement pas au courant des séries plus récentes parues au cours des vingt dernières années. Compréhensible, étant donné qu’elles ont été diffusées de façon confidentielles sur des chaînes câblées de bas étage.

Mais ce qu’il faut retenir, ce sont les sous-entendus négatifs associés à Star Trek, colportés par des gens qui connaissent très peu la série. Cet à priori négatif sur la science-fiction est spécifiquement français. Pour s’en convaincre, il suffit du regarder Trekkies 2, un documentaire sur les fans de Star Trek à travers le monde. Le segment se déroulant dans notre pays est des plus déprimants. Paroles recueillies de fans français :

Il n’y a pas beaucoup de fans de Star Trek en France.
Ils doivent cacher le fait qu’ils sont fans. Ils ne veulent pas être vu comme des fanatiques.
Aimer une série télévisée n’est pas considéré comme faisant partie de la culture.
En France, la science-fiction est pour les enfants, pas pour les adultes.2

Ce discours ne se retrouve dans aucun autre pays visité, que ce soit le Brésil, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et même la Serbie. Il n’y a qu’en France que la S.-F. est ostracisée de cette manière. Pourquoi ? J’ai peut-être quelque éléments de réponse à apporter.

En France, depuis 1959, date de la création du Ministère de la Culture, nous avons un programme politique intitulé « l’exception culturelle » visant à protéger la création en France. Pour cela, l’État utilise l’argent de nos impôts pour subventionner différents milieux artistiques comme la musique, le cinéma et la télévision. En contrepartie, les chaînes de télévision doivent réinvestir une partie de leur bénéfice dans la production d’œuvres originales et obtiennent ainsi le droit de les diffuser. Le système fonctionne ainsi en circuit fermé, assurant ainsi que 50% des programmes diffusés soient français sur les grandes chaînes3, chiffre dont se vantent les autorités françaises.

En comparaison, nos voisins européens diffusant en moyenne 90% de programmes étrangers, la grande majorité étant bien sûr américains. Car tel est le but de l’ « exception culturelle française », protéger la culture du pays contre les produits calibrés pour plaire aux masses, en théorie. Seulement voilà, les œuvres produites ne répondent plus à une demande des spectateurs, mais au besoin de dépenser les subventions données par l’État, sous peine qu’elles ne soient pas renouvelées l’année suivante. On se retrouve ainsi avec des productions ne répondant pas aux attentes du public, pourtant réalisées avec l’argent de leurs impôts et qui seront de toute façon diffusées dans les salles de cinéma et sur les chaînes puisque c’est prévu par la loi.

Ce système dure depuis plus de 50 ans et constitue effectivement une « exception » dont les élites se targuent par rapport aux autres pays du monde. Seulement, ce programme a contribué à la ghettoïsation de la S.-F. en France. Dans les années 50, l’écrivain Philip K. Dick se plaignait du même genre de discrimination aux États-Unis :

En lisant les nouvelles de ce recueil, vous devrez garder à l’esprit qu’elles ont pour la plupart été écrites à une époque où la S.-F. était si mal considérée qu’elle n’avait pratiquement aucune existence en Amérique. Et croyez-moi, ce n’était pas drôle, ce mépris ironique qu’on affichait envers les auteurs de S.-F. Ça nous gâchait la vie. Même à Berkeley (surtout à Berkeley) les gens nous disaient : « Et à part ça, vous écrivez quelque chose de sérieux ? »4

Notez que l’auteur parle d’une situation passée alors qu’il s’agit presque d’un état de faits actuels en France. Si aujourd’hui la situation a changé outre-Atlantique, on peut dire que c’est en partie grâce à Star Trek. Cela peut paraître curieux, mais Star Trek faisait beaucoup plus sérieux et adulte que la science-fiction télévisée de l’époque, issue des magazines pulp avant tout destinés aux enfants (Buck Rogers, Flash Gordon, etc.) L’immense succès que la franchise a connu a permis d’installer durablement la S.-F. dans le paysage culturel américain au même titre que les autres genres de fiction5.

En France, nous en sommes au stade des États-Unis dans les années 50. La faute au programme d’ « exception culturelle » qui favorise une culture « française » dont les définitions sont floues. Lors de l’implémentation de la politique en 1959, la S.-F. française en était encore au stade embryonnaire. Bien moins développée qu’aux États-Unis, ou même au Royaume-Uni, on peut supposer qu’elle ne fut pas considérée comme partie de la culture « française » et donc écartée de la politique culturelle. Du coup, cette politique étant un moyen de lutter contre lhégémonie américaine, la science-fiction fut naturellement considérée comme un avatar de cette culture mainstream sur laquelle on jeta le discrédit, l’accusant d’infantilisme ou de portée intellectuelle nulle.

Depuis, ces préjugés relayés par les médias ont eu le temps de pénétrer l’opinion publique. Le magazine Télérama, sans doute le plus emblématique dans sa condescendance du genre, écrit à propos du nouveau Star Trek :

La réussite d’une épopée de SF se mesure aux questions qu’elle laisse en suspens – bagarres d’initiés garanties – et aux passerelles qu’elle offre avec la réalité. […] Les motifs de réflexion ne manquent pas : le génocide romulien – une planète anéantie – est-il de même nature que nos bons vieux holocaustes à nous ? Kirk et Spock incarnent-ils respectivement les conceptions bushiennes et obamesques des relations internationales, pardon interplanétaires ? Tiens, c’est bien la première fois qu’on s’intéresse à Star Trek6

On y retrouve la conception banal comme quoi la qualité de la S.-F. est déterminée suivant le rapport qu’elle entretient avec l’actualité. Le critique nous offre d’ailleurs quelques parallèles fainéants qui aurait très bien pu marcher avec Avatar, ou même avec Star Wars. Grâce à ces brusques rapprochements terre à terre, on passe sous silence tous les aspects qui pourrait faire de la S.-F. un genre aussi respecté que les autres : qualité de l’intrigue et des personnages, imagination à l’œuvre, cohérence de l’univers, respect de la méthode scientifique, etc. On laisse cela aux « initiés » car, globalement, on estime que le genre ne vaut pas la peine qu’on s’y intéresse7.

Voilà pourquoi en France on peut écrire des phrases comme « Tiens, c’est bien la première fois qu’on s’intéresse à Star Trek » et s’en tirer alors que partout ailleurs, on se passionne de génération en génération pour ces aventures qui durent depuis plus de 40 ans et qui ne semblent pas prêtes de s’arrêter.

  1. Battue par la série anglaise Doctor Who et ses 769 épisodes (et plus à venir) répartis sur 31 saisons. []
  2. Roger Nygard, Trekkies 2, Paramount Home Entertainment, 2004, 43 min 40. []
  3. Communiqué de presse, SACD, 23 octobre 2008. []
  4. Philip K. Dick « Avant propos de l’auteur » in A. Dorémieux (éd.), Dédales démesurées, Presses Pocket [Science-Fiction], 1988. []
  5. Il en est de même pour Doctor Who au Royaume-Uni. []
  6. Aurélien Ferenczi, « Star Trek – Critique du film », Télérama, 3 septembre 2010. []
  7. Dans cette même critique du film, il y a également plusieurs énormités, comme traiter les films Star Trek de « globalement médiocres », alors que la moitié sont bons, ou encore de lister les influences de J.J. Abrams parmi Star Wars « dans le ton, sinon l’intrigue ». Pour le ton, passe encore, mais pour l’intrigue… Il n’y a pas plus éloigné au niveau des écoles que Star Wars et Star Trek, le premier étant vraiment de la fantasy avec des boulons, tandis que le deuxième vise un minimum de crédibilité scientifique. La comparaison que me laisse le plus perplexe est celle avec Starship Troopers. Il se trouve que je l’ai vu juste avant la projection de Star Trek car les deux faisaient partis d’une soirée S.-F. et je ne vois pas du tout quelles similitudes il pourrait y avoir entre les deux. La « Fédération » du film de Verhoeven est fasciste et xénophobe, tandis que celle de Star Trek est une vision utopiste de nos meilleurs aspirations. Ou alors, il parlait peut-être de la bébête arachnoïde sur la planète de glace ? Dans ce cas, c’est vraiment un détail. Bref, je dois sûrement être un des ces « initiés » pour me prendre la tête comme ça. Quoiqu’il en soit, on a affaire à du name-dropping d’œuvres cultes (sur lesquelles ils ont probablement chié à la sortie) pour cacher son ignorance du sujet. Télérama utilise souvent cette technique. Je vous conseille de lire les critiques d’Avatar ou d’Inception, c’est du même tonneau. []