Jim Profit ou la jouissance du mal

Vous n’en n’avez pas marre de tous ces gentils ? Franchement, il n’y en a que pour eux, que ça soit à la télé ou au cinéma. Mais non, me répondrez-vous, il y a Dexter ! Allons bon, Dexter a beau être un serial killer, il a un code, une sorte de conscience : il ne tue que des méchants. Et dans une société comme celle des États-Unis où tuer ceux désignés comme étant mauvais est plutôt bien vu, Dexter passe en fait pour un gentil, et on pourrait dire la même chose pour tous ces « faux méchants » qui sévissent dans les séries télévisées des networks.

Jim Profit serait le premier à vous parler de la relativité du bien et du mal et de nos opinions largement préconçus en la matière. Étant totalement dépourvu de conscience, les récriminations morales proférées par des tierces personnes ne l’atteignent aucunement. Comme nous voyons les choses sous son angle, cela donne à réfléchir sur ce qui pousse les gens à jouer les moralisateurs et si ce n’est pas, au final, un automatisme du à une éducation accomplie dans la conformité de la loi, chose que Jim Profit n’a pas eu, et il n’est sans doute pas le seul.

Mais au lieu de se lamenter sur les blessures de son enfance comme une multitude de drama queens s’y adonnent, Jim a fait de cela un avantage. En effet, sa psychopathie1 se révèle être tout à fait adapté au monde de l’entreprise. Il y a là bien sûr une ironie évidente des créateurs sur le carriérisme dans les milieux privés, suggérant qu’il faudrait être un véritable maniaque pour réussir, ce qui en dirait long sur les véritables dirigeants de notre monde. De plus, l’ironie est double lorsqu’on sait que Pofit est devenu comme cela en partie parce qu’il a été élevé par la télévision.2

Nous remarquons d’ailleurs qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre Profit et son PDG, Charles Gracen. Ils sont tous les deux froids au niveau sentimental et nourris par une ambition et une cupidité excessive,  à la différence que ce dernier délègue toujours Jim pour faire son sale boulot, mais se fiche bien de savoir s’il viole la loi ou manipule des innocents pour les besoins de la compagnie. Jim s’en réjouit, et nous découvrons à travers lui qu’il n’existe pas d' »innocents » à proprement parler puisqu’il y a souvent des cadavres à sortir des placards  : alcoolisme, tentative de viol, inceste, fraudes fiscales, etc.3 Mais la menace ne se révèle pas forcément être la méthode la plus efficace. Jim achète parfois la coopération de ses victimes en les « gâtant » ou en étant  d’une grande compassion feinte avec elles (comme c’est le cas dans la relation particulière qu’il entretient avec Nora Gracen).

Quoiqu’on en dise, manipuler efficacement requiert de l’intelligence et lui prend un malin plaisir à mettre en place des plans finement calibrés pour parvenir à ses fins. Une des qualités de cette série est qu’il ne réussit pas à chaque fois, et se fait parfois doublé, ce qui le rend plus « humain », oserons-nous dire.

Néanmoins, on s’aperçoit rapidement que ses échecs nous frustre et que les « gentils » auto-proclamés nous irrite. Nous tirons du plaisir à le voir triompher d’autrui, et plus ses plans se révèlent machiavéliques, plus cela nous réjouit, ce qui n’est pas un sentiment très chrétien et explique en partie l’annulation prématurée de la série. Ce retournement de la situation manichéenne traditionnelle réside dans la force de la narration qui explore l’intimité de Jim Profit. Celle-ci nous ouvre son antre caché aux yeux de tous, sa fameuse boîte et même ses pensées intimes qu’il nous révèle en voice-over4. Alliez cela au jeu hypnotique d’Adrian Pasdar et nous voici pris en otage par l’histoire, dans laquelle nous expérimentons un syndrome de Stockholm télévisé qui nous fait adhérer aux thèses et motivations du personnage principal (similaire au comportement de sa secrétaire Gail Koner).

Si l’ambition pure et la cupidité semblent être ses objectifs principaux dans un premier temps, ils se révèlent par la suite plus subtiles. Jim Profit a beau être un psychopathe, il a des envies liés à son enfance allant au delà de la simple satisfaction monétaire. La famille, notamment, semblait être sa préoccupation principale, et cela laissaient augurer des saisons encore meilleures.

  1. Pour une fois, le terme n’est pas automatiquement associé à serial killer []
  2. Dois-je préciser qu’en 1996, les gens s’asseyaient  encore devant leur télévision pour regarder des séries ? []
  3. Notons que cette série exploitait la faillibilité du genre humain dix ans avant que House ne le clame haut et fort []
  4. Le plus souvent des ramassis de clichés mais dictés avec une voix  si envoûtante qu’on n’y voit que du feu. []