La sociopathie de Tony Soprano

Dans de nombreuses séries, les héros se contentent souvent d’être des gentils. Moralement, ils sont inflexibles, et ils œuvrent généralement pour le bien. Sympathiques aux yeux des masses percluses de sentimentalisme Disney depuis leur tendre enfance, cela peut néanmoins compromettre bon nombre de storylines. Si l’on sait le personnage gentil à cœur, il n’y aura aucun suspense quant aux conséquences de ses éventuelles déviances. Celles-ci seront résolues par des prises de conscience impromptues ou des lavages de cerveaux d’autres gentils qui se prétendent ses amis, du genre : « je suis ton meilleur ami et je ne t’ai jamais vu agir ainsi ! » Le changement est synonyme du pire, tandis que le retour au statu quo est valorisé plus que tout : on nage en pleine idéologie conservatrice.

Et si on commençait avec quelque chose de plus nuancé, pour une fois : Tony Soprano, un mafieux, a recours à la violence et à des moyens anti-sociaux pour gagner sa vie. Ici, point de salut. Quand on évolue dans un tel milieu depuis plusieurs générations, on ne va pas se réveiller un jour au milieu de sa quarantaine et commencer à se poser des questions sur son gagne-pain. Au cours des six saisons, jamais Tony Soprano ne se remettra en cause ou commencera à éprouver de la culpabilité pour ceux qu’ils tuent ou qu’ils escroquent (« T’es pas le premier à être extorqué. C’est comme ça qu’un gars comme moi gagne sa vie. C’est mon gagne-pain » dira-t-il à un ami de longue date après avoir succombé à son désir de le ruiner1). Bien sûr, sa profession aura tout de même un impact sur lui à un certain degré (le fait qu’il souffre de dépression et de crises d’angoisse n’y est pas étranger), mais étant un des piliers importants de ce milieu dans lequel il est totalement intégré, ce serait incohérent pour lui de tout plaquer du jour au lendemain.

De toute façon, jamais il n’en éprouvera l’envie, donc c’est réglé. Sa psy essayera bien une fois, dans une suggestion pas très professionnelle : « Anthony, why don’t you give it up? »2 qu’il balayera d’un : « No no no, why don’t you let me finish », sans même la considérer un instant, preuve que, pour lui, la question ne se pose même pas.

Le spectateur, habitué aux séries bien-pensantes, s’attendrait à ce que la progression de l’histoire des Sopranos soit le chemin vers la rédemption de Tony. Ce dernier « aurait beau être » mafieux, il aurait néanmoins un bon fond et finirait par renoncer à sa vie de gangster3. Heureusement, son créateur David Chase est là pour nous ramener à la réalité. Quand il ne fait pas pire, Tony se maintient au moins au même niveau d’atrocités. Tout cela pour des finalités un peu vaines, comme l’argent ou la réputation, il ira quand même jusqu’à tuer son propre cousin pour régler une dispute entre familles (5×13 « All Due Respect »).Bada Bing

On pourrait croire que la psychothérapie, présente en trame de fond de la série, soit un adjuvant qui l’aide à retrouver une certaine morale. Que nenni : lorsqu’il requiert les conseils de Melfi, et que cette dernière lui dit d’arrêter d’être dans le déni, ou bien d’être plus à l’écoute de ses sentiments, cela se solde généralement par un meurtre ou un règlement de compte. A de nombreuses reprises, les enseignements qu’il tirera de sa thérapie l’aideront à mieux exercer son « boulot » au lieu de l’en dissuader. Melfi, loin de se douter de cette tournure de son traitement, déchantera complètement le jour où son psy personnel la guidera vers une étude dont la thèse argue que la psychothérapie serait inefficace sur les sociopathes et, pire, les aidait même à mieux exercer leur profession (6×20 « The Blue Comet »).

Les Sopranos offrent ainsi une vue intéressante de la déviance dans nos sociétés : alliée à une certaine intelligence, il est tout à fait possible qu’un malade sociopathe évolue au mépris des lois et en tout impunité, parallèlement aux bonnes mœurs de la majorité de personnes. Ainsi, Tony Soprano peut paraître limité  intellectuellement sur certains plans, c’est pourtant loin d’être le cas au niveau du génie criminel. Au cours de cette petite décennie durant laquelle nous le suivrons, ses méfaits, pourtant nombreux, resteront impunis.

Avant les Sopranos, je pensais naïvement que les policiers attrapaient toujours les méchants, comme je l’avais toujours vu dans les séries policières. Quand  il s’agissait de crimes graves, comme des meurtres ou des viols, l’exaction était si effroyable moralement qu’il me paraissait impossible que le coupable s’en tire. Bien sûr, il s’agissait là de visions fantasmées de scénaristes et de producteurs bigots qui n’avaient probablement jamais mis les pieds dans un commissariat.

Ce que les Sopranos m’ont enseigné, et cela aurait du être évident dès le début, s’il n’y avait pas eu ce déferlement de show policiers sans fondement factuel, c’est que la police n’est pas infaillible4, qu’elle n’a pas tous les moyens techniques de CSI et qu’il pouvait vraisemblablement exister des gens plus malins qu’elle dans les rangs criminels. Il suffit à ces derniers d’être un minimum renseigné sur les procédures de ceux qui les traquent pour les doubler à leur propre jeu, et que le crime se mette enfin à payer.

  1. Hey, you’re not the first guy to get busted out. This is how a guy like me makes his living. This is my bread and butter. 2×10 « Bust-Out » []
  2. 4×01 « For All Debts Public and Private » []
  3. Intéressant que ce point de vue soit représenté par le clergé catholique dans la série []
  4. Cette idée sera poursuivie par The Wire, dans laquelle les détectives doivent trimer pour ne pas descendre en dessous des 50% d’affaires résolues []