L’incohérence émotionnelle de Grey’s Anatomy

Dans cet article, il n’est même pas question de parler du réalisme médical dépeint de la série. D’ailleurs, ce n’est même pas le sujet traité : le fait que le show se déroule dans un hôpital n’est qu’une pure coïncidence pour faire du drama. Les créateurs ont eu l’idée lumineuse et diablement originale de l’hôpital permettant de télescoper à peu près toutes les passions humaines à propos de la vie, la mort et l’amour (le dernier thème nourrit plutôt le côté soap, également représenté par l’humour, où l’on s’attend presque à des rires enregistrés dès qu’un gag est lancé). Les véritables sujets que Grey’s Anatomy prétend traiter sont les relations humaines, les émotions, tout simplement.

De nombreuses séries de networks se sont fourvoyées sur la voie pavée par Hollywood qui consiste à simplifier et exhiber les sentiments avec une franchise rare de la part des personnages. Le spectateur, naturellement pris pour un con, serait incapable de décrypter les émotions parfois complexes, transmises par le jeu des acteurs (à condition qu’ils soient bons). Partant de ce principe, il faudrait tout lui expliciter, attribuer systématiquement des mots à des mimiques, des regards ou des comportements.

C’est le parti pris de séries comme Grey’s Anatomy, où les personnages sont amenés, deux à trois fois par épisode, à parler « du cœur » dans d’affreuses tirades sans fin qui nous renseignent en détail sur leur état d’esprit avec moult fulgurances poétiques. Et quand ce n’est pas pour parler d’eux, ils se contentent de dispenser des leçons de morale pour « remettre à leur place » tel ou tel interlocuteur, dont le spectateur a été préalablement informé de l’aberration de sa démarche. Ceci afin de se débarrasser de tout ambiguïté morale qui pourrait confondre le public. Celui-ci navigue toujours en eaux balisées blanches et noires afin de ne pas prendre le risque de subvertir.

Comprenez que ce genre d’effusions verbales a un effet catharsique sur le spectateur (en effet, ils nous arrivent rarement de l’ouvrir tout haut pour dire le fond de notre pensée face à nos collègues de travail), mais lorsqu’on en vient à compter une dizaine d’acting-out par épisode, le procédé perd de sa force et sombre dans le mélodrame assommant.izzie-denny-cry

Car en plus de cela, il y aussi les commentaires de Meredith Grey à se taper en voice-over. Procédé qui, à l’instar de Desperate Housewives, ritualise  les épisodes et tente de donner un thème ou un ton particulier à chacun d’eux. Choses qui devraient naturellement découler du script, des performances des acteurs et de la réalisation1, mais une fois encore, on indique au spectateur quoi penser, au cas où il serait trop idiot pour le deviner tout seul. Il s’agit également d’une manière de compenser artificiellement des carences possibles dans les trois domaines sus-cités : en suggérant un thème au début du récit, le spectateur est plus prompt à faire des associations d’idées qui ne sont pas forcément présentées avec clarté au départ.

De toute façon, peut-on vraiment parler de thème alors que les bavardage de Meredith Grey ne sont que des ramassis de clichés destinés à mettre tout le monde d’accord. Un exemple :

Quand on arrive à la fin de la journée, tout ce que l’on veut, c’est d’être proche de quelqu’un. Donc ce truc qui consiste à garder nos distances et prétendre ne pas se soucier des autres, ce sont généralement des salades. Alors on choisit avec qui on veut rester proche, et une fois qu’on a choisit ces gens, on a tendance à les garder près de nous. Peu importe à quel point nous les blessons, les gens qui sont toujours avec vous à la fin de la journée – ce sont ceux qui en valent la peine. Certes, il arrive parfois que « proche » soit trop proche. Mais quelque fois, cette invasion de notre espace privé, ce peut-être exactement ce dont vous avez besoin.2

Touchant, véridique, bien pensé… vide de sens ? Car à force de vouloir convenir au plus grand nombre, les « enseignements » de Grey’s Anatomy se rapprochent plus de l’astrologie et de son classique effet Barnum. L’équipe derrière le show cherche à mettre l’accent sur l’empathie qu’on peut avoir avec les personnages, mais pour que cela se fasse, il faudrait les voir un minimum ancrés dans la réalité. Leurs vies pleines de drames et de rebondissements ne dissimulent guère les ficelles que les scénaristes utilisent sur eux, les réduisant à des pantins à traumatismes oscillant entre les pleurs et les gueulantes à la moindre contrariété. Or,  pour que l’illusion soit optimale, le premier talent d’un scénariste est d’enchaîner les péripéties le plus naturellement possible afin d’effacer les dernières conventions visibles de son art.

  1. Je pense à Six Feet Under en particulier qui se débrouille bien en la matière. []
  2. « At the end of the day, when it comes down to it, all we really want is to be close to somebody. So this thing, where we all keep our distance and pretend not to care about each other, is usually a load of bull. So we pick and choose who we want to remain close to, and once we’ve chosen those people, we tend to stick close by. No matter how much we hurt them, the people that are still with you at the end of the day – those are the ones worth keeping. And sure, sometimes close can be too close. But sometimes, that invasion of personal space, it can be exactly what you need. » Épisode 3×10 « Don’t Stand So Close To Me », traduit par mes soins. []