Lucius Vorénus et Titus Pullo, vecteurs du passé

Il y avait dans cette légion deux centurions, hommes du plus grand courage et qui approchaient déjà des premiers grades, T. Pullo et L. Vorénus. Il existait entre eux une continuelle rivalité, et chaque année ils se disputaient le rang avec une ardeur qui dégénérait en haine. Comme on se battait opiniâtrement près des remparts : « Qu’attends-tu, Vorénus ?, » dit Pullo. « Quelle plus belle occasion de prouver ton courage ? Voici, voici le jour qui devra décider entre nous. » À ces mots, il sort des retranchements et se précipite vers le plus épais de la mêlée. Vorénus ne peut alors se contenir, et, craignant l’opinion générale, il le suit de près. Arrivé près de l’ennemi, Pullo lance son javelot et perce un de ceux qui s’avançaient en foule sur lui ; il le blesse à mort : aussitôt ils couvrent le cadavre de leurs boucliers, dirigent tous leurs traits contre Pullo, et lui coupent la retraite. Son bouclier est traversé par un dard, qui s’enfonce jusque dans le baudrier. Le même coup détourne le fourreau et arrête sa main droite qui cherche à tirer l’épée : ainsi embarrassé, les ennemis l’enveloppent. Vorénus, son rival, accourt le défendre contre ce danger. Les Barbares se tournent aussitôt contre lui, laissant Pullo qu’ils croient hors de combat. Vorénus, l’épée à la main, se défend au milieu d’eux, en tue un, et commence à faire reculer les autres. Mais emporté par son ardeur, il rencontre un creux et tombe. Pullo vient à son tour pour le dégager ; et tous deux, sans blessure, après avoir tué plusieurs ennemis, rentrent au camp couverts de gloire. Ainsi, dans ce combat où ils luttèrent, la fortune balança leur succès, chacun d’eux défendit et sauva son rival, et l’on ne put décider qui l’avait emporté en courage.1

La paragraphe ci-dessus ne provient pas d’un récit de fiction quelconque, mais du journal tenu par Jules César lui-même lors de la guerre des Gaules. Puisqu’il s’agit d’une des rares fois où le futur imperator mentionne de façon directe des légionnaires dans son récit, ces deux-là devaient particulièrement sortir du lot. Pas étonnant que les créateurs de Rome aient retenu leurs noms pour en faire des personnages à part entière.Lucius Vorénus

Alors que la série relate avec une certaine authenticité les évènements ayant mené à la chute de la république romaine, le format choisi entraîne toujours quelques libertés à prendre sur le plan narratif pour que le show puisse être efficace d’un point de vue dramatique. Ainsi les vies de Titus Pullo et Lucius Vorénus sont les aspects les plus fictionnalisés de la série. Un choix judicieux, car si la vie débauchée des nobles à l’époque romaine nous est rapportée en long et en large par des biographies et des autobiographies, la vie de la « Rome d’en-bas » reste ignorée du plus grand nombre. Inclure ces personnages dans la trame générale du récit permet ainsi de remettre les pendules historiques à l’heure.

Lucius Vorénus et Titus Pullo ont une dimension d’hommes du peuple, mais également une dimension romantique du fait de leur destinée extraordinaire : Ils survivront à quantité des batailles. Vorénus passera de centurion à simple citoyen, puis se lancera dans la politique sous l’aile de César, de la mort duquel il sera indirectement responsable avant de devenir chef d’un collegium régnant sur l’Aventin, puis redeviendra centurion et proche de Marc Antoine. Avec Pullo, ils sauveront le futur César Auguste d’une mort certaine, retrouveront l’aigle de César, iront tous les deux faire la guerre en Grèce, puis en Égypte. Pullo rendra Cléopâtre enceinte de Césarion, deviendra assassin pendant un temps et sera jugé pour meurtre. Proche d’Octavien, celui-ci le mandatera pour assassiner Cicéron, etc.

L’un est d’une loyauté et d’une morale personnelle inflexibles, l’autre est un esprit libre d’une franchise à toute épreuve. Au cours de leurs périples, il arrivera plusieurs fois qu’ils se retrouvent dans des camps opposés, sans que cela n’affecte leur amitié le moins du monde.2 Les leaders qu’ils servent ont le plus grand respect pour eux, les considère un peu comme leurs mascottes et n’osent pas les toucher, car comme le dit  si bien César : « Those two… […] They have powerful gods on their side, and I will not kill any man with friends of that sort ».3 Leurs existences seront parsemées de tragédies qui en feront des hommes encore plus endurcis qu’ils ne l’étaient déjà, n’hésitant pas à tuer de façon sanguinaire. Les plus prudes d’entre nous  ne leur pardonneront peut-être pas leur côté brut, mais que voulez-vous, ce sont des soldats depuis leur plus jeune âge et leur comportement reflète bien l’esprit de l’époque : un mélange de barbarie et de civilisation.Titus Pullo

Vorénus et Pullo seraient des vecteurs de la « petite histoire », en contraste avec l’Histoire faite par les dirigeants.  Ils sont responsables de ce que les Anglais appellent le comic relief – les intermèdes comiques – évitant ainsi que la série ne devienne trop pompeuse avec ses imbroglios politiques à n’en plus finir. Ceci dit, leurs parcours les rapprochent également de l’épopée. Pullo et Vorénus ont l’avantage de se trouver toujours au bon moment de l’action dans cette chronologie simplifiée qui va de la fin de la guerre en Gaule à l’accession d’Octave en tant que citoyen ultime. Ce ne sont pas pour autant des pantins permettant de revisiter l’histoire de la manière qui sied aux scénaristes. Ces derniers en ont fait des personnages pleinement consistants et plus sympathiques que les grandes figures qu’ils côtoient, notamment parce qu’ils évoluent en dehors de leurs ambitions maladives et de leurs tractations politiciennes. Ils se laissent simplement porter par le souffle de l’histoire, sans passivité ni soumission auprès de ceux qui les commandent.

Le coup de maître de la série est de réussir à mêler le réalisme social et politique de l’époque avec un certain souffle  épique porté par ces personnages hauts en couleurs. La série parvient ainsi à nous instruire tout en nous divertissant et chacun de nous devrait la recommander au programme de l’éducation nationale. Quoique nos chers professeurs risqueraient de tiquer devant les représentations assez crues des mœurs de l’époque, pourtant plus complètes que les descriptions feutrées de nos manuels d’histoire.

  1. La Guerre des Gaules, Livre V – Wikisource []
  2. C’est un fait historique, dans l’Antiquité, les hommes exhibaient leur camaraderie d’une façon plus tactile qu’aujourd’hui, alors pitié fans de slash, passez votre chemin. []
  3. Ces deux-là… […] Ils ont des dieux puissants à leurs côtés et je ne tue pas un homme avec des amis de ce genre. []