The Man from Earth et le pouvoir de l’histoire

Précisons d’emblée qu’il ne s’agit pas d’une série mais d’un film diffusé de façon confidentielle en DVD, mais reconnu par de nombreuse récompenses, ainsi que par le parti pris des producteurs d’encourager sa diffusion par le peer-to-peer afin de lui assurer un maximum de visibilité1. Le film a tout de même une filiation certaine avec les séries, ne serait-ce que par son scénariste, Jerome Bixby, auteur émérite d’épisodes fameux des séries originales Star Trek et Twilight Zone. Complété sur son lit de mort, on retrouve dans son script les préoccupations érudites et humanistes qui ont fait le succès de ses lointains ancêtres. Les acteurs également, ont des têtes immédiatement reconnaissable, sans pour être autant des stars. Normal, ils sont apparus dans quantités d’épisodes de nos séries favorites, les spin-offs de Star Trek étant les plus représentés (Tony Todd pour Next Gen et DS9, John Billingsley pour Enterprise…)

Tourné avec un budget riquiqui de 200 000 dollars, le film se déroule dans son entièreté dans un simple salon en déménagement. A l’extérieur, le jour décline graduellement. L’action consiste simplement en un dialogue entre le protagoniste John Oldman et le reste de ses invités, débattant de la véracité de l’histoire qui leur est raconté par le premier. Il s’agit bien de science-fiction, de la SF plus littéraire, sans effet spécial, ou de simples mots suffisent à nous triturer les méninges. A ce stade de la lecture, si vous n’avez pas vu le film, je vous conseillerais de le faire avant de lire la suite. Téléchargez-le, pour une fois qu’on vous encourage à le faire.

Sur la fiche du film, il y a marqué « science-fiction » et nous avons probablement lu le synopsis, mais sans cela, il est possible que nous ayons affaire à un simple canular, fruit du travail du personnage qui nous le conte d’une manière experte. Nous avons là une mise en abîme intéressante, car c’est exactement ce que le véritable auteur, Jerome Bixby, a fait pour nous pondre son scénario. Il s’est contenté d’explorer une hypothèse : « Et si un homme de Cro-Magnon avait survécu jusqu’à notre époque ? », comment raconterait-il son histoire, comment réagirait son auditoire et, surtout, comment rendre le tout crédible ?John Oldman

Ce qu’il y a de plus frappant dans l’histoire de John Oldman, c’est que d’emblée, nous le croyons alors qu’il n’y a encore aucune preuve pour confirmer son histoire. Celle-ci n’interviendra qu’à la fin du film. Alors d’où vient cette confiance naturelle que nous lui portons ? Tout d’abord, au niveau scénique, John est souvent debout, ou surélevé par rapport aux convives qui sont assis, c’est la position du leader, du tribun, et elle est surtout représentative de son statut de professeur. Or, dans notre inconscient, les profs sont réputés pour transmettre la vérité. Dans la deuxième partie du film, il est assis près du feu, symbole évident des temps immémoriaux dont il prétend être issu. Il s’agit également d’une source de chaleur et de lumière, et là l’étudiant en lettres en pleine érection s’écrie : « chaleur = hospitalité et lumière = connaissance ! »

D’autre part, le personnage nous est présenté comme humble et éminemment sympathique (il va jusqu’à remonter une note d’une de ses étudiantes pour qu’elle puisse avoir son semestre), il est simple et élégant à en faire péter le charismomètre : impossible qu’un tel homme puisse raconter des salades ! Voilà pourquoi dès qu’il ouvre la bouche, nous sommes acquis à sa cause.

Ce n’est pas vraiment le cas de ses amis universitaires qui, même s’ils le connaissent depuis une dizaine d’année, ont l’impression qu’il se paie de leurs têtes quand il dit être âgé de 140 siècles. Avec sa logique à toute épreuve et une réponse à toutes les questions, Oldman va sérieusement malmener tout ce qu’ils tenaient pour acquis et susciter un panel de réactions plutôt extrêmes à son encontre. Nous voici au coeur du film : à partir de postulats invraisemblables, comment rendre crédible une histoire sur la durée ? On touche ici à l’essence même de la science-fiction.bscap0004

Si l’histoire du protagoniste nous émerveille tant, c’est parce qu’elle est proche de nous. Il ne s’agit pas d’un alien descendu sur Terre, mais bien d’un homme qui a vécu 14 000 ans, un gars comme nous au final, dont seul l’âge avancé diffère de notre personne. D’un point de vue scientifique, il pourrait s’agir d’un cas extrêmement rare, mais vraisemblable. Comme le dit l’un des personnages « anything’s possible », et à John de renchérir : « we know so little ». Chaque question qui nous passe par la tête, Jerome Bixby y a pensé avant nous et le met dans la bouche d’un des personnages. A partir de ce jeu de miroir intéressant, la réponse de John Oldman est attendue au tournant. Celui-ci s’en sort toujours grâce à sa logique sans faille – celle de Bixby, qui a pensé à tout.

Le film rend également hommage aux pouvoirs de la narration : les personnages ont beau lutter de toute leur force contre ce qu’ils entendent, les émotions qu’ils vivent montrent que le pouvoir des mots les a déjà convaincu dans leur for intérieur. Leur raison, en revanche, cherche à se préserver, d’où les menaces à l’encontre de John, qui décide de mentir et d’inventer des explications bidons à son récit pour ne pas y laisser sa peau. Il le fait encore avec une logique imparable et son auditoire gobe tout, la preuve qu’il aura jusqu’à la fin le maître mot sur son histoire.

Ainsi, la rhétorique utilisé par le personnage principal respire tellement le vécu qu’on ne peut s’empêcher de dire : « c’est trop vrai » à chacune de ses explications. Il s’agit d’un scénario érudit et si bien pensé qu’on en vient à se demander si une telle chose ne pourrait pas se produire en réalité. En science-fiction, on appelle cela un tour de force.

  1. http://torrentfreak.com/producer-thanks-pirates-for-stealing-his-film-071113/ []