La narration atypique des Sopranos

Dans les Sopranos, aucun season finale ne se termine sur un cliffhanger, ou sur une scène censée vous frapper au coeur par un épanchement d’émotion doublé d’une musique tire-larmes généralement faite au piano ou au violon. Il n’y a pas d’intrigue où toutélié type Lost ou 24, ce n’est pas non plus un formula show, où chaque épisode a un début et une fin et se concentre sur un cas en particulier, type House M.D . ou CSI. Malgré tout, certains épisodes se suffisent à eux-mêmes plus que d’autres. Ce n’est pas non plus un feuilleton. Même si un semblant d’intrigue principale détermine chaque saison, elle est loin de concerner tous les personnages et peut très bien disparaître l’espace d’un ou deux épisodes.

En réalité, les narrations classiques de la télé ne conviennent pas aux Sopranos, qui oeuvrent hors catégorie. Certains parle de narration filmée1, d’après moi c’est ce qui s’en rapproche le plus. L’inspiration cinématographique se retrouve dans le soin apporté à la réalisation, bien plus fastueuse et subtile que ce qu’on voit d’ordinaire à la télé. Le montage, d’une précision exemplaire, arrive à nous renseigner en quelques secondes sur l’état d’esprit d’un personnage en particulier. Chaque épisode pourrait s’interpréter comme une simple section qui, accolée aux autres, formerait un tout. Imaginez un film de 86 heures, où la plupart des personnages bénéficient d’un traitement de luxe et où l’intrigue, loin des conventions, n’est pas une succession de rebondissements mais au contraire, une exploration en profondeur d’un milieu et de ses ramifications.

Seulement, ce n’est pas du cinéma, c’est de la télé, un genre qui a toujours été sous-estimé par rapport aux productions destinées au grand écran. Mais David Chase, le créateur, qui n’a jamais caché son dédain pour la télévision et son admiration pour le cinéma2, a réussi à transfigurer lui-même son média en inventant cette nouvelle forme de « narration filmée », capable de prouesses qui seraient impossibles dans tout autre format (un peu comme Watchmen l’a fait en son temps pour les comics3). A la manière de The Wire, mais dans une moindre mesure, des emprunts à la littérature ont également fait leur chemin dans l’intrigue dont de nombreux points reposent sur les non-dits et le symbolisme (de longues portions d’épisodes sont composées de rêves qui, une fois décryptés, en disent parfois plus long sur l’intrigue et les personnages que la réalité qui nous est rapportée).

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Mais c’est de la vie elle-même que la série tire le plus son inspiration. The Sopranos est arrivée à un moment où la télévision ne s’inspirait plus vraiment de la réalité quotidienne pour faire ses histoires. Les séries prenaient place dans des milieux de plus en plus éloignés de nos préoccupations journalières (police, hôpitaux, cour de justice) sans même se fouler pour dépeindre ce contexte avec réalisme.  Le but était de faire sensation avec des cas improbables et des personnages aux convictions inébranlables, livrés en kit, dont la description devait forcer l’admiration. La mafia elle-même, milieu éculé, n’était plus qu’une caricature alignant les repompées sur les grands classiques de Coppola ou Scorsese. On pensait avoir tout dit.

Mais les Sopranos ont remis les pendules à l’heure. La culture italo-américaine ne nous est pas familière, le crime organisé l’est encore moins, et pourtant, on se retrouve dix fois plus dans les névroses de Tony Soprano que dans, disons, les crêpages de chignon des cinq pouffes de Desperate Housewives. Pourquoi ? Parce que le hasard et les coïncidences jouent un rôle tout aussi important sur l’intrigue que les décisions des personnages principaux. On se souviendra par exemple de Tony qui tombe par hasard sur un ancien affranchi recyclé par le programme de protection des témoins alors qu’il faisait la tournée des universités avec sa fille (1×05 « College »). Le rythme des Sopranos est plutôt lent, car il s’évertue à montrer en détail les différentes facettes de ses personnages, sans que cela ne participe forcément à l’histoire. De cette façon, la série rompt avec la tradition qui dit que chaque scène doit faire avancer le schmilblick. Il s’agit juste de donner plus de profondeur aux personnages, afin que nous soyons plus à même de comprendre leur comportement.

En amont de cette approche décomplexée de la caractérisation, le traitement de l’intrigue possède ses propres particularités : nombreux sont les évènements qui se déroulent hors du cadre narratif et sont simplement mentionnés au détour d’une réplique. Cela évite un traitement lourd, courant dans les séries, où chaque scène doit nous être montrée pour nous aider à comprendre la totalité de l’histoire. L’approche narrative s’inspire plus de notre expérience de tous les jours, où la majorité des faits se déroulent hors de notre perception. Dans le même style,  on n’a jamais la garantie que les trames engagées dans l’histoire des Sopranos auront une suite, une fin ou une conclusion. Beaucoup restent en suspens et nos interrogations demeurent sans réponse. Le plus fameux exemple en la matière reste le Russe dans l’épisode 3×11 « Pine Barrens » qui, après s’être fait tiré une balle dans la tête, disparaît sans laisser de trace.4

Il s’agit d’un choix philosophique de la part des créateurs qui arguent que, dans la vie, on ne tourne jamais vraiment la page, il n’y a pas forcément d’enseignement à tirer de chaque situation et on peut rarement décréter qu’un événement est « terminé » en soi5. Les séries des networks nous ont habitué pendant des décennies à ce que tout ait une conclusion et une certaine morale qui en découle. The Sopranos est là pour rompre avec cette tradition.

  1. http://featuresblogs.chicagotribune.com/entertainment_tv/2007/04/the_sopranos_th.html []
  2. http://www.wga.org/writtenby/writtenbysub.aspx?id=2354 []
  3. http://en.wikipedia.org/wiki/Development_of_Watchmen#cite_ref-hughes_1-4 []
  4. David Chase a néanmoins fini par révéler ce qu’il était advenu de lui, ce qui est plutôt dommage je trouve. Il aurait mieux fallu laisser les fans en débattre pour toujours. []
  5. http://www.ew.com/ew/article/0,,20038366_4,00.html []