La caractérisation dans Breaking Bad

Les principaux spoilers ont été grisés, mais le texte révèle néanmoins une bonne partie de l’évolution de Walter White. Il est donc préférable d’avoir regardé au moins la saison 1 de la série avant de se lancer dans cette analyse.

Breaking Bad est sans doute la meilleure série du moment. Elle réussit à se démarquer de toutes les autres, même des séries HBO, ce qui constitue un exploit en soit. Son originalité tient notamment au soin apporté à l’intrigue et à ses personnages, en particulier Walter White, le protagoniste.

Présenté comme prof de chimie dans un lycée et père de famille de classe moyenne américaine des plus banales, sa vie bascule (à défaut d’une formule plus stylée) lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’un cancer du poumon en phase terminale. Sa première réaction sera évidemment d’envoyer bouler les gens qui le gonflent et de baiser sa femme une bonne fois pour toute. Jusqu’ici, rien de nouveau, renvoyer chier son monde et s’adonner au carpe diem sont des réactions convenues dans les fictions qui dépeignent des personnages à l’espérance de vie réduite, on l’a vu dans Six Feet Under et dans quantité de films. Pareil, on pourrait croire que la solution extrême choisie par Walter (i.e. cuisiner de la méthamphétamine) pour subvenir aux besoins de sa famille vient de la perte de ses inhibitions due à l’annonce de sa mort prochaine.

En réalité, comme les épisodes suivants le montreront, il s’agit plutôt d’une décision bâclée, symptôme de désespoir et globalement irréfléchie de la part d’un homme qui se voyait déjà en manque de temps.1 Se lancer dans la drogue alors qu’on a 50 ans et aucune expérience du milieu, voilà qui est stupide.  Mais Walter White, en homme responsable ne pouvant faire marche arrière, sera contraint d’aller de l’avant et de réparer les pots cassés sur sa route.

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Et des pots cassés, il y en aura ! Les trois premiers épisodes sont parmi les plus sombres qu’il m’a été donné de voir à la télé. Suite à un deal qui tourne mal, Walter et Jesse se retrouvent involontairement preneurs d’otages et ont le choix entre libérer le captif – et risquer la vengeance de son gang – ou bien le tuer. Après moult tergiversations, Walter est finalement contraint de tuer l’otage, constatant que les motivations de ce dernier n’étaient pas très pures. Le protagoniste en arrive au pire dès les premiers épisodes, du jamais vu ! Les enjeux prennent tout de suite une autre dimension : comment va-t-il réagir ? Que devient-on après un tel traumatisme ?

La réponse ? Il s’adapte. Il n’a pas le choix, c’est une question de survie pour lui et ses proches. Après avoir surmonté une expérience dont peu de personnes sortent indemnes, le prix à payer est une conscience biaisée. Walter prend confiance en lui et commence à mentir à sa femme sur ses activités. Au début, on le comprend, et on l’excuse même : « C’est normal, c’est pour la protéger, il fait ça pour elle blablabla », mais les mensonges s’accumulent jusqu’à la lie. Trop, c’est trop, le doute s’installe quant au personnage et à ses motivations. Sa femme, Skyler, est une citoyenne respectueuse des lois qui exige une totale honnêteté de la part des gens (comme on peut la voir arracher des excuses auprès de sa soeur kleptomane après un vol à l’étalage). Si elle apprenait les agissement illégaux de son mari, l’image qu’elle a de lui en pâtirait et leur couple pourrait bien voler en éclats. Ainsi, grâce au mensonge, Walter préserve l’amour de sa femme d’une façon égoïste.

Notre professeur de chimie, que l’on voyait au départ comme un pauvre larron malchanceux, évolue vers quelque chose de plus ambigu (il décide par exemple de se raser la tête lorsque ses cheveux repoussent, car le look chauve fait plus badass). Grâce à ses talents et son intelligence, il arrive à se sortir de bordels sans nom où sa vie est mise sur la balance. Il en tire beaucoup d’estime de soi, à tel point que mentir à son entourage devient beaucoup plus facile et routinier. Il se montre également plus ambitieux et s’implique dans la distribution de son produit, quitte à s’exposer et à prendre des risques, lui qui au début jouait avant tout sur sa discrétion. Ses succès font de lui quelqu’un d’intransigeant auprès de son associé, qu’il rabaisse et tyrannise avec des ordres abusifs (dans la saison 2, il lui demande de « s’occuper » d’un couple de junkies qui ont volé un de leurs dealers de rue. Jesse proteste mais s’y résigne tout de même et se rend à leur maison avec la ferme intention de récupérer son dû. La situation dégénère et un des junkies se retrouve la tête écrasée par un distributeur de billets poussé par l’autre).breaking

Ainsi, Walter White dans ses contrariétés n’est pas le personnage « sympathique » auquel on aurait pu s’attendre, ce qui le rend d’autant plus fascinant. Il fait preuve d’une grande force morale pour surmonter les situations difficiles, mais cela a un prix. On le sent plus froid, ambitieux et capable d’ignominies notamment lorsqu’il arrive au moment où la copine de Jesse s’étouffe dans son vomi et qu’il ne fait rien pour l’aider car, au final, cela l’arrange. Son évolution est plausible vues les couilles qui ne cessent de lui tomber dessus. L’enchaînement des malheurs n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus réaliste dans Breaking Bad, mais les réactions, elles, le sont toujours. Il n’y a pas de prise de (bonne) conscience à la fin de l’épisode, pas de solution miracle pour que tout redevienne comme avant, l’éloignement de Walter White est irréversible et rend l’intrigue imprévisible, voilà qui est audacieux !

Généralement, les autres séries ne rendent pas aussi bien l’impact réel des drames sur leurs personnages (autrement Sean McNamara et Christian Troy auraient tous les deux été internés depuis belle lurette) ou bien, malgré les défauts évidents de leur personnages, font tout pour leur donner un « bon fond » de peur de perdre l’audience (Dexter…). Walter White signe l’arrêt de mort des personnages qui ont un « bon fond » ; les gens n’ont pas de fond à proprement parler, il sont définis par leurs expériences et leurs actes, et Breaking Bad nous enseigne que leur comportement peut changer du tout au tout. Si bien que l’on en vient à se demander si nos agissements seraient si différents de ceux de Walter White face aux mêmes situations.

  1. http://blogs.amctv.com/breaking-bad/2008/03/live-chat-with.php []