HBO, une chaîne d’exception

Aaaah, HBO, quelle chaîne, eytch-bi-oh pour les nuls en anglais. Home Box Office. Autant le dire tout de suite : si vous ne connaissez pas HBO, vous n’y connaissez rien en matière de séries. Vous pensez être un crack tout ça parce que vous vous tapez toutes les semaines trois épisodes de Grey’s Anatomy d’affilée sur TF1 ? Dommage pour vous, vous n’y connaissez rien. HBO est ce que la télé américaine – que dis-je, mondiale ! – fait de mieux depuis 30 ans, je déconne pas.

Depuis plusieurs décennies déjà, elle a défriché tous les sentiers de la série télévisée tandis que les autres chaînes suivent encore derrière à la ramasse, incapables de rivaliser avec la qualité et l’audace de ses productions. HBO est responsable de nombreuses séries qui auront marqué leur époque : Sex and the City, Six Feet Under, The Sopranos, et d’autres, moins connues mais de qualité égale ou supérieure (Oz, Band of Brothers, The Wire, Entourage et j’en passe car je n’ai pas tout vu).

HBO est réputé pour la qualité de ses programmes, notamment grâce au surplus de liberté laissé aux créateurs, là où les grands networks types Fox, ABC et NBC, en tant que chaînes publiques, sont contraints d’éviter ou de censurer les gros mots dans leurs émissions à cause d’une loi débile. Cette loi ne s’appliquant pas aux chaînes payantes, HBO et quelques autres (Showtime, AMC) s’en donnent à coeur joie ! En effet, la première chose qui m’a frappé (et réjouit) en regardant une série HBO, c’est la vulgarité. Mes pauvres oreilles n’en revenaient pas devant tant de shit, slut, cunt, fuck, motherfucker et autres dérivés, c’était jouissif, et mieux encore : ça sonnait vrai. En effet, il est plus probable d’entendre de tels mots sortir de la bouche d’un américain moyen que ce à quoi nous ont habitué les networks avec leurs dialogues édulcorés, où « screw you, what the hell et goddamn » représentent le summum de contrariété chez un personnage. Cette liberté de parole permettra aux scénaristes de sculpter des dialogues bien plus spontanés, conférant  ainsi un cachet plus réaliste à leurs séries.

Tony Soprano

L’usage d’obscénités est rapidement devenu une marque de fabrique d’HBO, dont certains critiquent le côté gimmick tandis que d’autres le trouvent excessif (ce qui a donné lieu à de nombreuses parodies). Le pire que j’ai vu en la matière reste les Sopranos où l’on reste parfois pantois devant l’inventivité verbale dont font preuve nos mafieux obèses.

Dans le même registre, sur HBO on n’hésite pas à montrer le sexe et la nudité de façon explicite. Même si cela n’est pas encore du niveau de nous autres français (à peu près la seule chose qu’on arrive à bien restituer dans nos films : le cul), au moins les filles ne portent pas systématiquement un soutien-gorge lorsqu’elles pratiquent l’andromaque. Ainsi, sur HBO, nous pouvons voir de nombreuses paires de seins, beaucoup de fesses, quelques chattes et parfois même des bites de cadavres en érection (Six Feet Under 1×02 – « The Will »). On pourrait croire qu’il s’agit là de rinçage d’oeil gratuit, mais vu que le sexe joue une part importante dans la vie de tout le monde, il ne s’agit que d’une simple représentation de ce fait.

Et pour conclure le triumvirat, citons également la violence. La violence n’est plus l’exclusivité d’HBO ; grâce à une censure qui s’offusque beaucoup plus d’un bout de téton qui dépasse que d’un crâne éclaté sur un trottoir, les networks ont largement pu donner dans le gore ces dernières années avec des séries pionnières comme Nip/Tuck ou CSI. Mais tandis qu’eux donnent plus dans le trash pour provoquer, la violence sur HBO n’est jamais gratuite, elle fait partie de la description du milieu où les personnages évoluent : la mafia pour les Sopranos, les dealers pour The Wire et le milieu carcéral pour Oz.

Retenir HBO uniquement pour les jurons, le cul et la violence ne serait pas très correct, mais cela explique en partie le succès de cette chaîne : comment une série comme les Sopranos, aussi complexe et éloignée des conventions, aurait pu avoir un succès aussi phénoménal autrement ? Il est clair que la forme, brutale et sulfureuse, attire les spectateurs en masse qui, en contrepartie, assistent à des séries d’une profondeur et d’une richesse inégalées.

Tout ça pour le réalisme, et oui. Dis comme cela, réalisme paraît banal, et pourtant rares sont les séries qui peuvent se vanter de l’être dans le sens littéraire du mot. Elles sont vraisemblables tout au plus, tandis que certaines s’éloignent carrément de tout ancrage dans la réalité et prétendent être des satires d’un milieu précis (Desperate Housewives). L’exemple n°1 en la matière reste The Wire, qui couvre quasiment tous les aspects socio-politiques d’une ville américaine de façon journalistique avec une authenticité rare.

Qu’est-ce qui rend HBO si spéciale hormis cela ? Tout d’abord, moins dépendante du système des ratings grâce à ses souscriptions payantes, les séries retenues par la chaîne sont généralement menées jusqu’à leur terme même si elles échouent en terme d’audience. Mine de rien, des séries qui ont une fin et des scénaristes qui savent où ils vont, c’est rafraîchissant (ça aurait fait du bien à Lost et Battlestar Galactica, tiens). Dans le même esprit, grâce à leurs spectateurs plus fidèles, les scénaristes ne se gênent pas pour prendre leur temps et développer des intrigues sur plusieurs épisodes, voire des saisons entières, sans qu’il n’y ait un rebondissement tous les quarts d’heure pour y insérer une coupure pub.

The Wire

La réalisation bénéficie également d’un traitement de luxe et s’inspire plus du cinéma indépendant que d’un ersatz de films d’action hollywoodiens (24, Prison Break, The Sarah Connor Chronicles… bouarf, c’est une épidémie). Beaucoup de réalisateurs et d’acteurs embauchés sur les plateaux sont d’ailleurs issus du milieu indy. La satire et l’exploration de thèmes controversés se rapportent au journalisme et au genre romanesque, plus qu’à la télévision elle-même qui, en raison de son immédiateté, traite ses sujets de façon superficielle.

HBO se positionne également comme une chaîne iconoclaste. Nombreuses sont les séries qui, partant d’un postulat classique (mafia pour les Sopranos, policier pour The Wire), opèrent une déconstruction des poncifs du genre. Oubliés le manichéisme et les opinions convenues, les thèmes sont toujours abordés sous un angle nouveau, pour ne pas dire objectif, et généralement très bien documenté. Ainsi, en regardant les séries HBO, nos points de vue sont remis en question, nos préjugés sont mis à l’épreuve, et on apprend des choses. Bref, dans l’idéal, ne serait-ce pas là la raison d’être des médias ?

Quant à savoir si HBO restera cette chaîne d’exception, la réponse est moins sûre. La concurrence se fait désormais rude avec les chaînes câblées émergentes comme Showtime ou AMC. Toutes ses séries phares étant terminées, la chaîne peine à se renouveler. Elle attire toujours des spectateurs avec des séries plus tape-à-l’oeil comme True Blood, qui semblent avoir été faites pour marcher sur les plates-bandes des networks,  une bassesse pour cette chaîne qui avait attiré les amateurs de séries en premier lieu pour son côté atypique.

À quand les prochains Sopranos et autres Six Feet Under ? Nul ne le sait. Mais, patience, la chaîne a encore de quoi surprendre, et la relève pourrait arriver plus vite qu’il n’y paraît.