Le pessimisme, gage de séries de qualité ?

Vous pensiez avoir souffert de la crise financière, ce n’est que le début ! Les vrais répercussions sur l’économie réelle ne font que commencer et, croyez-moi, tout le monde va bien déguster dans les années de récession qui s’annoncent.  Ce n’est vraiment pas le moment de rentrer dans la vie active, heureusement, j’ai encore deux années d’études qui s’annoncent devant moi. Mais quel est le rapport de cette parenthèse socio-économique avec le sujet de l’article ? Et bien, de tout temps, il semblerait que les moments de désespoir inspirent bien plus les artistes que les moments de prospérité. Il est avéré que la joie paraît trop simple à décrire et que les artistes préfèrent explorer les milliers de ramifications qui composent le malheur.

Combien de chefs-d’œuvre sont des œuvres noires, désespérées et sceptiques sur les motivations humaines ? Je dois également avouer que j’ai plutôt tendance à préférer les œuvres sombres, mélancoliques ou dépressives. Un trait commun à l’espèce me pousse à rechercher les extrêmes : quel auteur sera le plus cynique, ou dépeindra le monde de la façon la plus pourrie possible ? Car, quelque part, je considère cela comme un gage de qualité. Peut-être s’agit-il d’une pure connivence avec mes idéaux philosophiques ?

David Chase
David Chase

Toujours est-il que les trois meilleures séries de HBO ont été créées par des mecs pas vraiment réputés pour leur joie de vivre, et cela se ressent. The Sopranos montre qu’on peut très bien vivre une vie de gangster et s’en sortir impunément, The Wire montre que les institutions sont toujours là pour écraser la bonne volonté des individus et Six Feet Under est une série qui a comme sujet la mort et nous montre comment la vie est une succession de malheurs que l’on doit surmonter. Elles comptent également parmi les séries les plus riches, profondes et complexes qui existent. Autre exemple : si The Dark Knight a remporté un tel succès critique, c’est parce qu’il était bien plus dark que les blockbusters colorés habituels. Mais qu’est-ce qui est dark au juste ? Des méchants particulièrement terribles qui sèment beaucoup de cadavres, des gentils qui ont des petits dérapages moraux ? Pas vraiment, comme David Chase le dit dans une interview :

“Maybe they’re a little irritable. And maybe in the pursuit of their job they get a little”—he waves his hand, signaling mixed up, or over the top—“but only because they care so damned much. For us. Otherwise they wouldn’t be behaving like that. They like to call that dark. They like to call what I’m now talking about dark. What [dark] means is complex. Humanly complex and mystifying.” The Sopranos, he’s clearly implying, now that’s dark.

David Simon
David Simon

Pour moi, une œuvre sombre est une œuvre qui fait preuve de scepticisme sur les motivations humaines en général et cherche à aller au delà des faux-semblants. Lorsqu’on est gosse, on nous bourre de guimauveries manichéennes qui nous font grandir dans une vision noire et blanche du monde. C’est en prenant de la maturité qu’on se rend compte que nos parents étaient full of shit et qu’en fin de compte, la ligne entre le bien et le mal est plutôt floue, voire inexistante. D’une certaine manière, les œuvres qui persistent dans la tradition des gentils vs. méchants me paraissent naïves, infantilisantes et superficielles. J’ai l’impression fugace que ceux qui sont à leurs commandes ne sont pas aussi évolués que les responsables de séries comme The Wire, qui plongent tout le monde dans une même zone grise (ne pas oublier la pression des networks cependant, qui se confortent dans l’idée que les gens préfèrent des programmes youpi-wahou pour les changer de leurs vies monotones).

Il semblerait que les pessimistes fassent des shows plus réalistes. Cela corrobore une théorie qui prétend que les dépressifs auraient une vision plus exacte de la réalité (de quoi ruiner les psychologues). Parce qu’ils sont désillusionnés, cela les encourage à gratter davantage le vernis des choses. Ils savent qu’une série qui se contente d’évènements joyeux et de personnages moraux faisant le bien autour d’eux n’apporte aucun commentaire pertinent. Au lieu de ça, ils tentent de nous montrer notre nature ambivalente, l’absence de règles divines pré-établies et le milieu social qui nous définit pour nous donner pleine conscience de nos actes et de l’effet qu’ils ont sur notre environnement. Dans ces séries, les personnages opèrent des choix cohérents qui répondent plus à notre individualisme fondamental. Ce ne sont pas tous des égoïstes finis pour autant, mais leurs bonnes actions relèvent plus d’une morale personnelle que de la « bonté de l’être humain », qui est un mythe.